Les nuances du mal
« Celui qui dit à son frère « Idiot ! » mérite d’être jeté dans le feu de l’enfer » (Mt 5. 22).Il est une affirmation que l’on entend souvent répéter : c’est qu’il n’y a pas de petit ni de gros péché. En effet, tout péché montre l’injustice de celui qui le pratique vis-à-vis de Dieu. Cela ne nous permet pourtant pas d’aller jusqu’à dire que tout péché a les mêmes conséquences. Il peut être bon parfois de se le rappeler. Entre tuer et insulter quelqu’un, il y une différence réelle, et pas simplement une différence d’appréciation. Lorsque Jésus lance à ses disciples : « Vous avez entendu qu’il a été dit à nos ancêtres : Tu ne commettras pas de meurtre ; (…) eh bien, moi je vous déclare : (…) celui qui dit à son frère (…) « Idiot ! » mérite d’être jeté dans le feu de l’enfer. » (Mt 5:21-22 BFC), il ne fait pas l’apologie d’une morale nihiliste qui ignore toute nuance dans le mal en plaçant l’insulte et le meurtre sur un pied d’égalité.
Si les deux se valaient, il serait aussi grave d’insulter que de tuer. Ce que Jésus semble plutôt vouloir souligner, c’est la situation de l’homme vis à vis de Dieu. Celui qui enferme son prochain dans l’insulte méprisante est comme celui qui tue son prochain : il n’a pas en lui l’amour ni la vie de Dieu. Comme le dira Jean plus tard : « Quiconque a de la haine pour son frère est un meurtrier. Or vous savez qu’aucun meurtrier n’a de place en lui pour la vie éternelle » (1 Jean 3. 14-15 BFC).Cela ne veut pas dire que celui qui insulte provoque sur l’autre les mêmes effets que celui qui le tue.
Les chrétiens ont parfois tendance à aplatir toute perspective. En mettant l’accent sur la rupture avec le péché, ils en viennent à ne plus établir de distinction entre ce qui est plus ou moins grave. Il est bien normal de vouloir le meilleur, aussi bien pour soi-même que pour les autres, mais ce n’est malheureusement pas toujours le seul choix qui est offert. On ne choisit pas toujours entre le péché et la justice. Il faut parfois choisir dans une situation de péché et d’injustice ce qui sera le « moins pire » ou ce qui permettra, malgré tout, de témoigner de la justice et de la grâce de Dieu. Dans le contexte de péché dans lequel nous vivons, tant que nous sommes dans ce monde, tout n’est pas égal.
Le passage de la mort à la vie nouvelle ne nous fait ni sortir du monde, ni du temps dans lequel nous vivons (qui est le temps avant-dernier, et non le temps dernier, pour reprendre une expression de Bonhoeffer). Le Royaume de Dieu est présent, mais il n’est pas encore pleinement manifesté. Il est nécessaire de tenir compte d’une gradation du mal. Dans l’Ancien Testament, la Loi prévoit une juste rétribution de chaque faute. La sévérité de la sanction montre la gravité de la faute. La Loi tient compte de la dureté du cœur humain (Mt 19. 8).
Il y a effectivement des actes plus graves que d’autres, mais aussi des actions qui posent de façon plus ou moins pertinente les jalons d’une révélation de la grâce de Dieu. C’est mieux que rien. Les chrétiens ont un rôle à jouer dans la société, non seulement pour y agir de façon positive et y être les témoins du Dieu vivant (sel de la terre et lumière du monde), mais aussi pour mener une action qui parfois se limite à éviter le pire.
Olivier Risnes