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Moqueries (2 Rois 2:23-25)
04-05-2009
La Bible contient des passages difficiles, parfois même impossibles à faire entrer dans nos cadres de pensée. Notre nouvelle série d’études bibliques retiendra six de ces passages énigmatiques,
sur lesquels trois auteurs différents ont consenti à se pencher. Nous les en remercions vivement.
Une banale scène de bourg : de petits garnements se moquent d’un voyageur… et voici que sortent du bois deux ourses qui font un affreux carnage. Récit d’autant plus inquiétant que le voyageur en question n’est autre que le grand prophète Élisée et que le drame a été précédé d’une malédiction au nom du Seigneur prononcée par le prophète.

Mémoire d’enfant
Les auteurs de la Bible illustrée de mon enfance n’avaient pas craint de faire figurer cette tragique histoire parmi les récits de l’Ancien Testament sélectionnés pour le jeune public auquel le livre était destiné. Ils estimaient probablement que l’épisode était de nature à inspirer aux enfants une crainte salutaire. L’image et la légende qui l’accompagnait ont fait sur moi une si vive impression que soixante ans plus tard j’ai encore sous les yeux les deux ourses sortant du bois, encore tout pénétré des sentiments que j’éprouvais alors. Au risque de susciter l’indignation des âmes bien pensantes, je confesse que ce n’est pas l’effroi qui m’étreignait alors. C’est la confiance, fort impressionnée mais remarquablement paisible, dans la justice rétributive de Dieu.
L’adulte que je suis devenu, et qui plus est professeur d’Ancien Testament, comprend bien les préventions du lecteur moderne. La sanction paraît tellement disproportionnée à la faute ! Et à la responsabilité de ses auteurs ! Est-ce un comportement digne d’un homme de Dieu que de maudire des enfants ? Et que dire d’un Dieu qui donne une suite aussi impitoyable à une malédiction qui restait indéterminée ?

Tirer leçon
Laissons de côté les atténuations possibles : les garnements n’étaient peut-être pas si jeunes que cela, et les 42 victimes mentionnées n’étaient peut-être que blessées, pour la plupart. L’auteur ne cherche pas à nous rassurer et cela ne répond pas au cœur de la question, qui est celle de l’extrême sévérité de Dieu en cette occasion. Certes si Dieu punissait toujours ainsi la moquerie, les places et les rues de nos villes seraient bientôt devenues désertes et nos petits écrans muets. Mais ne devrions-nous pas plutôt tirer leçon de cette exceptionnelle sévérité ?
Se moquer est grave ; l’âge n’excuse pas tout, ni l’entraînement du groupe. Il y a fort à parier que les ourses n’ont guère fait de différence entre les meneurs et les petits hypocrites qui les ont suivis : les ours, à ce que l’on croit savoir, ignorent cette casuistique douteuse. La moquerie envers Élisée était d’autant plus grave qu’elle ironisait sur le miracle qui venait de se produire : Élie, son maître, était monté au ciel dans un char de feu, mais Élisée, le disciple, en était réduit à monter la rude côte de Béthel à pied !
Quand je me prends à douter de la justice de Dieu, l’enfant que j’étais, et qui a laissé en moi ce souvenir ineffaçable, me rappelle ce que Dieu lui a fait sentir jadis avec tant de force rassurante : Dieu est juste même lorsqu’il est sévère.

Mémoire d’Évangile
Si nous prenons au sérieux l’avertissement de ce récit, nous comprendrons alors le contraste bouleversant avec une autre scène. Les moqueurs ne sont plus de simples gamins de quartier, mais les plus hautes autorités religieuses. La victime n’est pas seulement un grand prophète, mais le plus grand des prophètes. Ils ne se moquent pas de lui parce qu’il est chauve, mais parce qu’il est cloué sur une croix : « Descends, ironisent-ils, si tu es le Fils de Dieu ! » Si les moqueurs du vendredi saint n’ont pas été foudroyés, c’est pour que le supplice aille jusqu’à son terme et que nous soyons sauvés.

Par Emile Nicole,
professeur d’Ancien Testament à la Faculté libre de théologie évangélique de Vaux-sur-Seine (Yvelines)