Une histoire de famille (Luc 15.11-32)
Cette parabole appartient à un ensemble de trois histoires imaginées par Jésus : la brebis perdue, la drachme perdue, et le fils perdu (les deux fils ? le père admirable ?). On retrouve dans chacune le même schéma narratif : une perte ; une recherche passionnée (ou une attente) ; et l’« objet » retrouvé. C’est l’occasion d’une grande joie, d’une fête à laquelle amis et voisins sont associés.
Pour comprendre à qui Jésus s’adresse et son intention dans ces récits, il faut lire l’introduction du chapitre : « Tous les collecteurs d’impôts et les pécheurs s’approchaient de Jésus… Les pharisiens et les scribes maugréaient et disaient : « il accueille des pécheurs et il mange avec eux. » C’est à ces rouspéteurs à ces « purs » ou prétendus tels que Jésus s’adresse dans les trois récits qui suivent. Il se met dans la peau du berger (à la recherche de la centième brebis). Il est aussi la ménagère affairée à chercher sa dixième pièce d’argent. Quant au père ému de compassion pour son fils en loques, affamé, repentant, c’est Dieu le père.
L’aîné
À l’origine, ces récits sont destinés à interpeller scribes et pharisiens et à expliquer aux disciples le choix (surprenant) qu’a fait Jésus de se mêler aux pécheurs.
Si ces paraboles sont destinées aux gens religieux du premier siècle, qu’en est-il aujourd’hui ? Sans doute Jésus s’adresse-t-il encore aux croyants, à ceux qui sont bien à l’abri dans l’enclos, aux frères et sœurs qui s’affairent dans la propriété paternelle, dans l’Église. Au frère aîné (vous ou moi) qui n’est ni « perdu » (v 24), ni « mort » (v 32). Ces mots ne sont jamais employés à son intention ; et pourtant, il est en train de passer à côté de l’essentiel. Et on découvre un gros malentendu entre ce fils laborieux et grincheux, et son père : « Il y a tant d’années que je travaille pour toi comme un esclave. Jamais je n’ai désobéi à tes commandements… et jamais tu ne m’as donné un chevreau pour que je fasse la fête… »
Il vit comme un esclave dans la maison paternelle. Serait-ce possible ? Serait-ce la situation des interlocuteurs pharisiens auxquels Jésus s’adresse ? La mienne peut-être aussi au XXIe siècle ?
Le père
« Toi, mon enfant, répond son père, tu es toujours avec moi. Et tout ce qui est à moi est à toi. » Notez le contraste entre les « jamais » du fils et les « toujours » du père. Dieu n’est pas lunatique : sa fidélité, sa compassion sont là chaque jour. Mais si nous oublions de nous tourner vers lui, de puiser dans ses richesses avec reconnaissance, de nous réjouir, de compter sur lui... alors nous pouvons bien nous enfermer dans la revendication et l’amertume.
« Père, j’ai péché contre le ciel et contre toi » confesse le fils cadet. La traduction d’A.Chouraqui dit : « J’ai fauté contre tes faces » : un hébraïsme qui suggère la grandeur et la complexité de ce Dieu dont nous ne pouvons pas « faire le tour », qui nous surprend toujours et nous émerveille.
Dieu nous voit comme des fils et des filles libres d’aller et venir dans sa maison, au bénéfice de son amour, de son pardon, de sa puissance, de son héritage, de sa joie. Car ici, le Père est dans la joie, c’est la joie qu’il souhaite partager avec toute sa maisonnée, joie d’avoir retrouvé un fils perdu. Les mots « joie », « se réjouir » reviennent quatre fois.
« Le pécheur est la joie de Dieu. Comprenne qui pourra… » écrit Helmut Gollwitzer (1). Oui, comprenne qui pourra...
Francine Bonnet,
pasteur de l'EEL de Vianne-Vabre
Francine Bonnet,
pasteur de l'EEL de Vianne-Vabre
1 dans son commentaire de l’évangile de Luc : « La joie de Dieu. ». Lausanne : PBU, 1979. (Paroles pour vivre).