Horrifiante béatitude (Psaume 137.9) !
Parmi toutes les béatitudes que nous offre la Bible et qui procurent réconfort aux pauvres, à ceux qui pleurent, ceux qui écoutent la parole de Dieu et qui la gardent, il en est une que nous voudrions assurément n’avoir jamais ouïe, tant elle fait frémir d’horreur : « Heureux celui qui saisira tes nourrissons pour les écraser contre le roc ! » (Ps 137.9). Insoutenable !
Et c’est dans la Bible qu’il nous faut l’entendre ! Et ce n’est pas le cri de quelque despote sanguinaire, tel Pol-Pot, Hitler ou Talaat (ministre de l’intérieur du gouvernement turc qui planifia en 1915 le génocide des Arméniens. Pas un mot de sa participation au génocide dans le «Petit Robert 2» qui mentionne uniquement qu’il s’est retiré à Berlin où il a été assassiné par un Arménien. ), c’est le cri rentré, étouffé, des pauvres Judéens déportés à Babylone auxquels on réclame quelques chansons folkloriques bien de chez eux pour égayer la compagnie.
Le refus de la plainte
Le refus de la plainte
Ce cri, tout en nous se refuse à l’entendre : raison, morale et sentiments. Accueillir un tel cri n’est-ce pas renier l’humanité ? N’est-ce pas justifier ces terribles haines ethniques qui traversent toute l’histoire humaine et semblent refuser tout autre apaisement que l’élimination du peuple adverse ? Et pourtant, ce cri, la Parole de Dieu nous le donne à entendre dans le livre des Psaumes où s’expriment la louange, la reconnaissance, la requête et la plainte des croyants.
Un cri déchirant
Crier quand on a mal, c’est tenter de faire comprendre, par l’excès du son, l’excès de la douleur ressentie. Quand j’entends crier, je peux essayer de me boucher les oreilles pour ne plus entendre ce bruit intolérable, ou bien je peux vouloir compatir à la douleur de celui qui crie. Nous aimerions bien vivre dans un monde d’où un tel cri serait à jamais banni, réduit au silence. Plus jamais ça ! Nous nous prenons peut-être à rêver que nous vivons déjà dans un tel monde. Mais la Bible nous ramène ici à la dure, très dure, réalité : il y a dans le monde, dans notre monde, des êtres humains qui souffrent autant que cela ! Jusqu’à dire ces paroles indécentes qui écorchent les oreilles et le cœur de quiconque les entend.
Plainte étouffée ou accueillie
Certes ceux qui se plaignent le plus, qui crient le plus fort, qui cassent ou terrorisent pour donner libre cours à la haine, ne sont pas nécessairement les plus maltraités. Les victimes les plus pitoyables sont celles dont même les cris sont étouffés. C’est à eux que la parole de Dieu fait place au Psaume 137 pour que leur cri soit entendu.
Ce cri, quel sort Dieu lui réserve-t-il ? Sa place dans le Livre nous dit déjà l’accueil compatissant qu’il lui réserve : ce que les braves gens ne veulent pas entendre, Dieu, lui, l’entend. Et en accueillant ce cri, il nous invite, nous aussi, au réalisme et à la compassion.
Plainte avec suite
Au-delà de sa compassion présente et de la nôtre, Dieu a prévu de faire justice et de faire descendre du ciel la nouvelle Jérusalem où il n’y a aura plus ni cri ni douleur (Apocalypse 21.2,4). Mais ne rêvons pas trop ! Il y aura des exclus, comme nous en avertit l’apôtre quelques versets plus loin, en dressant une liste détaillée (v. 8).
En confiant à Dieu leur déchirante et terrifiante plainte, les victimes se prémunissent contre le risque horrible de se voir réaliser eux-même leur effrayant souhait. « Ne vous vengez pas vous-mêmes, nous enjoint l’apôtre Paul, mais laissez agir la colère de Dieu, car il est écrit : c’est à moi qu’appartient la vengeance… » (Romains 12.19).
Par Emile Nicole,
professeur d'Ancien Testament à la Faculté Libre de Théologie Evnagélique de Vaux-sur-Seine (Yvelines)
Par Emile Nicole,
professeur d'Ancien Testament à la Faculté Libre de Théologie Evnagélique de Vaux-sur-Seine (Yvelines)