Deux frères, Caïn et Abel, et déjà un meurtre !
Pour comprendre le conflit, il faut saisir le climat de l’histoire et le sens que veut rendre un texte comme celui-ci, à la fois historique, symbolique et fondateur.Victoire sur la mort annoncée
Après la chute et la situation d’Adam et Ève, chassés du jardin, Ève a un premier fils ; elle défie la sentence de mort.
L’homme eut des relations avec Ève sa femme ; elle fut enceinte et mit au monde Caïn. On dit L’homme et non Adam. Le nom étant la personne, ne plus nommer c’est effacer.
Elle dit : « J’ai produit un homme avec le Seigneur ! » Ève se rapproche de Dieu dans son rôle créateur. Elle semble dire qu’elle a été fécondée par Dieu lui-même. Si le texte n’évoquait pas des relations entre Adam et Ève, on pourrait croire que Dieu est le père de Caïn. Adam est oublié, remplacé.
Ève est comme Dieu puisqu’elle crée un homme (pas un fils / Ben, mais un homme / Ish ).
Caïn, en hébreu Qayin, ce terme marque la fondation et l’acquisition (qanah = acquérir).
Caïn, c’est le cri de la femme qui donne la vie, qui dresse son fils comme un trophée, revanche sur la mort annoncée, espoir sur tous les futurs possibles.
Soudain, une menace : « Elle ajouta à son frère Abel »
C’est le problème immédiat du partage qui surgit : « Le cadet est toujours un intrus, au sens étymologique du terme : il pénètre dans la vie de l’autre, il arrive en plus. » (1). Le nom d’Abel est dérisoire, il signifie souffle, vapeur. Caïn et Abel sont déjà opposés. L’un semble l’élu, l’autre est de trop…
Chacun apporte à Dieu le fruit de son travail. Mais pourquoi Caïn a-t-il besoin d’offrir une offrande à Dieu qui n’a rien demandé ? Il invente une démarche religieuse, certainement conscient, comme ses parents, qu’il y a rupture entre eux et Dieu. Il souffre de cette rupture ; en offrant le fruit de son travail, il manifeste son attente de réconciliation avec Dieu.
Le geste est assez beau pour inspirer Abel, qui offre alors le fruit de son travail.
Caïn offre le fruit de ses récoltes. Serait-ce là l’erreur ? Sauf que… les lois sur les sacrifices ne sont pas encore consignées. Le Créateur pourrait-il juger les hommes d’après une loi qui n’existe pas ? D’ailleurs, n’est-il pas d’abord attentif aux dispositions du cœur de l’officiant ? La lettre aux Hébreux a peut-être cerné le problème (Hé 11:4).
Une pierre d’achoppement
Il y a tout de même de quoi buter sur cette phrase laconique : « Le Seigneur tourna son regard vers Abel et son offrande, mais il ne tourna pas son regard vers Caïn et son offrande. »
En quoi Abel mérite-t-il l’approbation de Dieu ? On le sait, selon la Bible, il est clair que les mérites ne sont pas pris en compte pour le salut. Il n’est donc pas concevable de prétendre qu’Abel « méritait » un regard favorable !
Caïn et Abel cherchent à se faire remarquer, à être regardés, comme n’importe quel croyant espère l’attention de son Dieu. Or, c’est un risque de convoquer Dieu car s’il regarde, il voit plus que ce que nous lui montrons !
Et lorsque Dieu regarde les hommes, il repère toujours les petits, les humbles, les exclus… il remarque les « Abel » les ignorés, les « ajoutés », les « vapeurs ».
Abel n’est que l’ombre de son frère, l’ajouté de sa mère ; et parce qu’il n’est rien, il est au bénéfice du regard favorable de Dieu.
Dieu a jugé en prenant en compte toute leur existence. Finalement, la conclusion est d’une grande simplicité : c’est parce que ni Ève ni Caïn n’avaient de regards favorables à l’égard d’Abel qu’Abel a connu la faveur de Dieu.
(1) Marcel Rufo. Frères et sœurs, une maladie d’amour.
Par Eric Denimal,
pasteur de l'EEL de Nîmes