La paternité d'Abraham (3) Abraham, père d’Isaac
Même si Abraham a eu plusieurs fils (Ismaël d’Agar et six autres de Qetoura : Gn 25.1-2), l’histoire biblique souligne surtout la paternité d’Abraham en lien avec Isaac. C’est ce qui ressort de l’expression récurrente « le Dieu d’Abraham, d’Isaac et de Jacob »… Une naissance peu banaleLa naissance d’Isaac n’est pas banale ! Fils de la promesse, il naît de Sara, alors nonagénaire… Son nom signifie « il rit » et le rire, ou plutôt les rires, entourent sa naissance. Tout d’abord, Abraham rit lorsque le Seigneur lui annonce qu’il aura un fils de Sara (Gn 17.17). S’agit-il d’un rire incrédule ou d’un rire de joie ? Peut-être un peu des deux : il rit en se prosternant devant Dieu !
C’est ensuite au tour de Sara de rire « en elle-même » lorsqu’elle entend dire qu’elle donnera naissance à un fils (Gn 18.12). Là, c’est bien l’incrédulité qui semble prédominer. D’où le reproche en forme de question de la part du Seigneur (Gn 18.13). Mais son rire à l’occasion de la naissance de son fils apparaît alors comme une rire de joie : « Dieu m'a fait rire de joie. Tous ceux qui entendront parler d'Isaac riront avec moi. » (Gn 21.6, Bible en Français courant. Cette traduction s’accorde mieux au contexte que la version Segond qui traduit : « quiconque l’apprendra rira de moi »). Il faut d’ailleurs noter que l’épître aux Hébreux ne retiendra finalement que la foi de Sara : « C'est par la foi aussi que Sara elle-même, malgré sa stérilité et son âge avancé, fut rendue capable d'avoir une descendance, parce qu'elle tint pour digne de confiance celui qui avait fait la promesse. » (Hb 11.11)
Quant au rire d’Ismaël (Gn 21.8-10), il est perçu comme un rire moqueur par Sara qui demande alors à Abraham de chasser Agar et son fils.
Ces différents rires témoignent des bouleversements que la paternité (et la maternité !) apporte, par la complexité des sentiments qui peuvent accompagner la naissance d’un enfant. Joie, incrédulité, jalousie…
Le « sacrifice » d’Isaac
C’est dans l’épisode du « sacrifice » d’Isaac que la paternité d’Abraham atteint son paroxysme dramatique. Comment un père peut-il accepter de sacrifier son fils ? D’ailleurs, le texte biblique insiste sur le déchirement que cela représentait pour Abraham : « Prends ton fils, ton fils unique, celui que tu aimes, Isaac… » (Gn 22.2) Et il n’en était pas à sa première séparation : il a dû quitter « la maison de son père », il s’est séparé de Loth, son neveu, et il a dû laisser partir Ismaël, son premier fils.
Abraham est face à un dilemme. En offrant son fils en sacrifice, il rend impossible l'accomplissement de la promesse. Mais s'il refuse le sacrifice que le Seigneur lui demande, il s'exclut de l'alliance… L’acceptation d’Abraham ne peut être qu’irrationnelle et correspondre à une démarche de foi. Si Dieu a tant insisté pour dire que ce serait par Isaac qu’il accomplirait son alliance, il ne peut pas se contredire… Abraham avait-il « deviné » que Dieu ne permettrait pas la mort de son fils ? L’épître aux Hébreux va encore plus loin en prêtant à Abraham l’assurance que Dieu pourrait ressusciter Isaac : « Il estimait que Dieu avait même le pouvoir de réveiller un mort. » (Hb 11.19)
Vu sous l’angle de la paternité, l’acceptation d’Abraham traduit le fait qu’en tant que père il était prêt à « perdre » son fils. Ce dernier ne lui a pas été donné comme un bien propre mais confié pour un temps. N’est-ce pas d’ailleurs une attitude essentielle dans le rôle des parents envers leurs enfants ?
Vincent Miéville