La foi dans les Actes (4) - « Du Saul persécuteur au Paul-porteur du Nom »
Lecture d’Actes 9, 1-30
Trois récits qui ne coïncident pas…
On a bien essayé d’atténuer les contradictions enregistrées à la lecture synoptique des trois récits de la conversion de Saul rapportés dans le seul livre des Actes (par Luc en 9. 1-30 ; sur la bouche de Paul en 22.3-21 ; 26.9-18). Les commentateurs, cherchant à Luc des excuses ou brandissant le verdict d’inexactitude, n’ont souvent qu’exposé leurs présupposés de lecture, laissant entier l’énigme des trois versions.
o Les éléments communs aux 3 récits : 1. la description du passé persécuteur de Saul ; 2. l’événement de Damas (lumière qui vient du ciel, Saul projeté à terre ; la voix se faisant entendre ; le dialogue avec le Christ qui s’achève sur cette révélation : « Je suis Jésus que tu persécutes » (9.5 ; 22.8 ; 26.15).
o Les points de divergences : les compagnons de Paul tantôt entendent la voix mais ne voient rien (9.7) ; tantôt voient la lumière mais n’entendent rien (22.9) ; tantôt restent debout (9.7), tantôt tombent à terre comme Paul (26.14).
Deux coups d’œil bien différents sur le même événement : Luc (9) et Paul (22-26)
Le récit d’Actes 9 apparaît comme le coup d’œil de Luc sur l’événement de la conversion de Saul alors que les récits des chapitres 22-26 sont autobiographiques. Chaque version de l’événement adopte ainsi son lieu théologique spécifique[1]. Mais de toute évidence, à cause de la place qu’il tient dans le livre et du message qu’il développe, la narration de Luc en Actes 9 prend place de récit fondateur.
Le persécuteur persécuté
Luc veut mettre en valeur le renversement total et subit de l’identité de Paul. Sur le chemin de Damas le chef de file des persécuteurs de chrétiens est réduit au statut de pantin désarticulé entre les mains du Christ qui vient de prendre subitement les commandes de sa vie. Désarçonné, brisé, Saul est comme mort. Le négateur du Christ est nié (« ni voir, ni manger, ni boire » - 9.9). Paul devient instrument d’élection pour porter le Nom du Christ devant les nations (v.15). Mais avant la mission Luc veut nous raconter la reconstruction de Paul. C’est ici qu’intervient l’Eglise.
L’Eglise mise à contribution
La vision et le rôle d’Ananias apparaissent comme une pièce stratégique, spécifique au récit lucanien (la version est courte en Actes 22 (v.12-16) et totalement absente d’Actes 26). En 9.10-19, Ananias, disciple du Christ, reçoit du Seigneur dans la plus pure tradition vétéro-testamentaire, la vision du ministère de Paul, assortie d’un appel à guérir l’apôtre de sa cécité. Et le magnifique enchâssement des visions[2] (Ananias reçoit la vision de Paul recevant la vision d’Ananias qui vient lui faire recouvrer la vue ! v.11-12), n’a pas d’autre intention que de préparer le lecteur à l’imminence de l’intervention divine. Luc maintient soigneusement Paul dans l’ignorance de l’appel au ministère de prédicateur-souffrant que lui réserve le Christ par l’intermédiaire d’Ananias (v.16) – ceci pour tenir le lecteur en haleine. Seul le Christ appelle Paul au ministère, mais c’est l’Eglise qui est chargée de lui signifier l’appel. Mais au cas où l’Eglise serait tentée de confondre sa mission de médiatrice avec celle de sélectionneuse des ministres, Luc allume ici un panneau avertisseur…
S’ouvrir à la nouveauté de l’Esprit
Qui va faire obstacle à l’appel du Christ dans ce récit ? Paul ? Les juifs ? Le diable ? Non ! C’est l’Eglise elle-même ! Ananias ne veut pas de Paul (v.13), pas plus que les chrétiens de Damas (v. 20s). L’effet de contraste joue à plein : alors que le Christ triomphe sans peine de son pire ennemi, il peine à convertir les siens à sa vision. Serait-ce que les plus grandes résistances à la progression de l’Evangile ne se trouvent pas en dehors mais au dedans de l’Eglise ? C’est bien ce qu’indique Luc (cf. aussi chap. 10 et 11) et il serait dommage ne pas en tirer leçon. Nous sommes appelés, comme jadis Ananias, Pierre et l’Eglise de tous les temps, à nous convertir à la nouveauté de l’Esprit. De toute façon avec ou sans nous, le Seigneur forcera l’histoire.
Pierre Lacoste.
[1] D.Marguerat, La première histoire du christianisme, (Cerf & Labor et fides, Lectio divina N°180), p.290
[2] Idem, p.293