Menu Content/Inhalt
Accueil Etudes La foi dans les Actes (3): « Miracles, puissances, guérisons : signes du Christ ressuscité »

Puissances, miracles, démons… en Nouvelle-Calédonie, cela n’étonne personne.

De retour de Nouvelle-Calédonie, mon carnet de voyage m’amène à orienter ce troisième regard sur le livre des Actes vers les miracles, les guérisons, les puissances. Quel en est le sens ? Je nous revoie sur une plage de Maré discutant de théologie avec deux pasteurs mélanésiens.

Leur accueil naturel pour la présence du surnaturel dans la vie de tous les jours m’amenait à lancer de façon provocatrice (ce qui déclenchait chez eux un rire aux larmes) : « Vous autres pasteurs kanakes, vous croyez en tout et nous en rien ! ». Ce qui voulait dire que nos esprits occidentaux n’étaient pas naturellement enclins à accueillir les manifestations de puissance. Et j’ajoutais : « Quand je confesse Jésus-Christ ressuscité des morts, Seigneur et Sauveur, je suis au maximum de mes capacités croyantes ! » (ce qui n’est déjà pas si mal…). Mais pour mes frères Calédoniens, de toute évidence, il y a encore de la place…
 
Des miracles, témoins de la résurrection du Christ, au service de l’évangélisation du monde.
Le livre des Actes est plein de ces récits où le surnaturel interfère dans la vie et en particulier dans la mission des apôtres. Pour quelle raison Luc a-t-il raconté ces miracles, ces guérisons, ces combats contre les démons, les voyants et les magiciens ? Est-ce pour prêcher du sensationnel et démontrer (un peu à la manière des frères mélanésiens) que Jésus est plus puissant que les démons ? Ou bien, comme Daniel Marguerat l’expose dans son ouvrage[1], serait-ce pour délivrer un message dont le Christ est le centre ? Sans une référence explicite au nom de Jésus, les actes de puissance accomplis par la main des apôtres restent sujets au malentendu (c’est pourquoi Pierre se met à prêcher aussitôt après la guérison contestée du boiteux du temple ; 3.11-26). La mission apostolique a été à ses origines une entreprise non seulement d’annonce mais également de libération de toute forme d’aliénation au nom de Jésus. Dans un monde bouillonnant de guérisseurs en tous genres, il était inévitable que les apôtres aient à faire au surnaturel. Soulignons que dans ces récits, le nom de Jésus n’est jamais invoqué par Pierre ou Paul comme source de puissance disponible, mais comme actualisation de la puissance guérissante du Christ vivant.
Il eût été passionnant d’envisager un à un ces récits : les guérisons à l’identique, fortement chargées de symbole, par les mains de Pierre puis de Paul, des boiteux de naissance (l’un à Jérusalem, 3.1-10, l’autre à Lystres, 14.8ss) ; les confrontations aux magiciens Simon (8.9ss) et Bar Jésus (13.6ss) ; la vipère qui mord Paul sans dommage devant des marins maltais ébahis… (28.1-6).
Evoquons rapidement l’exorcisme de la servante à l’esprit pythique d’Actes 16.16-34, miracle qui permet d’affirmer l’identité chrétienne et le changement moral, accompli dans la seule référence au Christ.
Une jeune femme ayant un esprit python (ou étant possédée par lui, Luc joue sur les mots) – en référence à la légende du serpent tué par le dieu Apollon qui, ayant pris sa place, délivrait des oracles à Delphes via Ovide la pythie[2] – s’interpose sur le chemin de Paul (Silas et Luc) se rendant à la prière (la rencontre s’inscrit d’emblée dans l’adversité). Luc prend soin de décrire l’activité de la femme par un terme péjoratif (divination) en rapport avec l’interdiction légale de ce genre d’activité (Deut 18.10s). Elle se met à suivre les apôtres criant : « Ces gens sont des esclaves du Dieu très haut ; ils vous annoncent la voie du salut ! » (17). On se demande bien ce qui dans cette déclaration (d’apparence très correcte) a pu exaspérer l’apôtre Paul : où est le danger ? On sait que l’expression « Dieu très haut », en contexte grec, évoquait davantage le dieu « Zeus très-haut » que l’Eternel sabaoth. Pour Paul, il y a un risque que la prédication apostolique s’englue dans le syncrétisme ambiant[3]. D’où l’injonction au nom de Jésus-Christ à sortir de la femme (18). La conséquence est double pour cette femme. Premièrement la nébuleuse païenne qui faisait sa croyance est démystifiée, il ne reste que le nom de Jésus-Christ, désormais seul Seigneur de cette femme. Deuxièmement, un business basé sur la crédulité superstitieuse est dénoncé et démoli. C’est la dimension éthique de l’acte de délivrance.
Nous voyons combien dans ce récit l’annonce du nom de Jésus joue un rôle essentiel : à la fois identitaire (l’exorcisme est facteur de nouvelle naissance) et éthique (le mal dénoncé recule). Il nous semblait important d’insister sur l’enracinement plus christologique que pneumatologique des miracles dans le livre de Actes. En un temps où l’Esprit Saint est instrumentalisé de façon plus que douteuse, il peut être utile de redécouvrir cette dimension là.
Pierre Lacoste, pasteur


[1] Daniel Marguerat, La première histoire du christianisme, (Labor et Fides, Cerf, Coll. Lectio divina 180, 2003).
[2] Ibid, p.194
[3] Ibid, p.196