La foi dans les Actes (1): Ananias et Saphira : Actes 5.1-11
Un récit qui fait peur…
Débuter une série d’études bibliques dans le livre des Actes par le récit d’Ananias et Saphira relève du numéro d’équilibriste. Le dossier proposé dans ce numéro, entièrement consacré au thème de la violence, justifie en partie ce choix. Cependant la raison d’une lecture du récit d’Ananias et Saphira en tête de série, s’explique autrement. Actes 5.1-11, dans sa situation contextuelle et par l’histoire qu’il rapporte, apparaît comme le premier déchirement de l’Eglise, le premier clash dans une histoire jusque-là marquée par la puissance de l’Esprit, génératrice de croissance dans un milieu extrêmement hostile.
De nombreuses questions jaillissent à la première lecture du récit : Pourquoi le jugement de Dieu est-il à la fois si violent et si abrupt contre ce couple dont le péché n’apparaît pourtant pas d’une gravité extrême ? En effet, si l’attitude hypocrite vaut la mort immédiate, alors qui peut subsister aujourd’hui comme hier dans l’Église de Dieu ? Dieu n’a-t-il pas eu la main un peu lourde ici ? Quel enseignement a donc voulu nous transmettre Luc au travers de ce récit unique en son genre ? Il semble en tout cas que la conséquence immédiate du récit, tant sur les acteurs de la scène que sur le lecteur moderne, soit de susciter la peur (v.5 et 11).
Le récit dans son contexte : une progression narrative bien rythmée.
En rédigeant son livre « évangile-actes », Luc fait de l’histoire et non de l’information. Il propose au lecteur sa vision croyante de l’œuvre de Dieu telle qu’il la voit se déployer dans le monde à partir de Jérusalem. D’où le titre de cette série : « La foi dans les Actes », la foi de Luc en Christ ressuscité, foi contagieuse qui gagne le lecteur… !
Le récit d’A.& S. s’inscrit dans une progression quasi métronomique de cycles que Luc déploie savamment à partir du chapitre 2 et jusqu’au chapitre 5, chaque cycle se déroulant sur le même plan : 1. le point sur l’état et la croissance de la communauté (2.42-47 ; 4.32-35 ; 5.12-16 ; 5.41-42) ; 2. un événement : guérison d’un infirme (3.1-10) ; arrestation des apôtres (4.5-7) ; affaire des ventes des terrains (4.36 – 5.11) ; nouvelles arrestations ; 3. un discours apostolique qui donne du sens à l’événement qui vient de se produire (sauf après 5.1-11) ; 4. la conséquence directe de l’événement sur les chefs juifs, les foules, la communauté. C’est dans cette progression que s’inscrit le récit d’A.& S. Il vient déchirer le ciel sans nuage d’une communauté jusque-là sans affaire de péché ou de division interne. Le tragique événement va contribuer à renforcer la cohésion de la communauté en vue des missions qui l’attendent.
Pourquoi un jugement si dur ?
C’est à vous dégoûter de faire des dons à l’Église ! A moins que l’affaire touche à une question qui aille bien au delà de l’éthique du don…
Notre récit est d’un genre littéraire autre que la simple évocation d’un fait divers (même dramatique) de la vie de l’Église primitive. Par ce récit, Luc expose ce que signifie théologiquement le jugement de Dieu pour que le lecteur n’y soit jamais exposé. A. & S. n’ont pas péché par pingrerie, mais par « manque d’intégralité de cœur »[1]. A. & S. ont laissé Satan entrer dans leur cœur et y prendre la place que devait normalement y occuper l’Esprit-Saint. La plénitude de l’Esprit est remplacée par une autre, celle de Satan (v.4). La confiance en Dieu, née de la prédication des apôtres, a cédé la place à l’esprit de duplicité et de mensonge, révélateurs de la présence satanique. Cette conversion à Satan ne manque pas de s’extérioriser par des attitudes moralement douteuses (en faisant mine d’aider les pauvres de l’Église, A. & S. flattent leur propre ego[2]). Mais le délit n’est pas d’ordre éthique, il est théologique. Il y a mise en question frontale de la communion ecclésiale, création de l’Esprit, et mise en danger de sa mission d’annonce de la Parole au monde.
Et c’est reparti, comme en Eden !
Intéressant rapprochement qu’opère Daniel Marguerat entre la chute d’A.& S. et le récit de la chute d’Adam et Eve en Genèse 3. Il relève notamment la symphonie du couple[3]. « Comment avez-vous pu vous mettre en symphonie pour provoquer l’Esprit de Dieu » (v.9 faisant écho aux v.1 et 2). Symphonie inaudible et insultante aux oreilles de Dieu, comme celle jadis d’Adam et Eve, s’associant dans une même folie pour porter atteinte à la Parole du Créateur. Etranges ressemblances entre les acteurs (Satan et le Serpent, Dieu qui reste Dieu !). Etrange ressemblance enfin entre les paroles de jugement (tu retourneras à la poussière - Gn 3.19 / il tomba et il expira…ils l’enveloppèrent et l’ensevelirent - Ac 5.5). La différence saute aux yeux mais s’explique facilement : le jugement d’Actes 5 tombe sans délai comme si Dieu, alors qu’il vient de donner son Fils unique en réponse suffisante et définitive au péché originel, n’avait plus désormais d’autre réponse à ce type de transgression fondamentale que le foudroiement immédiat.
Le récit d’Ananias et Saphira, fortement chargé de symbole, apparaît comme le premier coup de tonnerre dans le paysage idyllique de la jeune Église chrétienne, comme la chute au cœur du paradis. Luc a recours au récit pour établir cet effet de contraste entre les deux visages de la communauté chrétienne : celle qui n’a qu’un seul cœur et qu’une seule âme (4.32) et celle qui est plongée dans la crainte après l’affaire des terrains (5.5-11). L’Église du Christ n’est pas encore le royaume de Dieu. Elle doit rester vigilante mais n’a rien à redouter tant qu’elle reste fondée sur la Parole du Christ ; ses péchés seront pardonnés (même les gros !), si elle revient d’un cœur sincère vers son Sauveur demandant la plénitude de l’Esprit.
Pierre Lacoste
pasteur
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[1] Daniel Marguerat, La première histoire du Christianisme, les Actes des apôtres (2ème Ed. Cerf & Labor et Fides, coll. Lectio divina, Paris, Genève, 2003), p.263
[2] John R.W.Stott, The Message Of Acts coll. The Bible speak today, (Ed. Inter-Varsity press, Leicester England & Downers Grove, USA, 1990), p.110.
[3] Id. pp. 268-269