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Accueil Etudes Les frères ennemis 2 - Ismaël et Isaac (2/2)

Si l'on ne parvient pas à établir clairement la culpabilité initiale d'Abram et de Sara, faudra-t-il alors faire porter à Agar le poids de la faute ? N'a-t-elle pas eu tort de mépriser sa maîtresse lorsqu'elle s'est vue enceinte ? « Lorsqu'elle se vit enceinte, elle regarda sa maîtresse avec mépris. » (Gn 16.4).Certes il n'était pas convenable qu'une esclave méprise sa maîtresse. Lorsqu'il la retrouvera dans le désert, l'ange lui demandera de retourner chez sa maîtresse qui l'a maltraitée et de s'humilier (Gn 16.9).

Mais peut-on reprocher à une esclave, utilisée dans cette affaire comme un simple objet, comme un moyen de production, un utérus sans âme, peut-on lui reprocher de s'insurger là-contre, de se rendre compte, à la faveur de cette situation ambiguë, qu'elle n'est pas un simple objet, qu'elle a une identité ? Peut-on lui reprocher de sentir à l'occasion de cette maternité qu'elle est un être à part entière, qu'elle existe non pas seulement comme esclave de Sara, mais comme femme, comme Agar ? Peut-on lui reprocher de trouver une forme de revanche à sa condition inférieure dans sa capacité à enfanter alors que sa maîtresse reste stérile ?
L'ange de l'Eternel montre aussi qu'il la considère comme un être à part entière, digne d’une promesse personnelle : « Je multiplierai beaucoup ta descendance » (v.10), digne d'attention et de compassion : « l'Eternel t'a entendue dans ton humiliation. » (v.11).

Maladresses et susceptibilités

Tout se passe dans cette inimitié entre Isaac et Ismaël, comme si l'on avait affaire, non pas à une faute grave et caractérisée, mais à ces accumulations de maladresses qui constituent assez souvent le terrain où germent et se développent les conflits.
La susceptibilité de Sara joue d'ailleurs un rôle non négligeable dans le conflit. Ce sont des regards et des rires qu'elle ne supporte pas : « elle me regarde avec mépris » (Gn 16.5), se plaint-elle à son mari (Gn 16.5), et plus tard, le narrateur note « Sara vit rire le fils que l'Egyptienne Agar avait donné à Abraham » (Gn 21.9). Ismaël n'est pas désigné par son nom, mais par cette longue périphrase qui traduit la répulsion de Sara pour ce fils, qui légalement devait être le sien, mais qu'elle ne reconnaît plus pour sien : il est le fils que l'Égyptienne Agar – une étrangère – a enfanté à Abraham. Le contrat d'enfantement par procuration est oublié. Agar n'est plus pour Sara, « ma servante » (Gn 16.2), mais « Agar l'Égyptienne » Gn 21.9).
« Sara vit rire le fils... » Au lieu de contempler simplement, en observateur neutre, l'insolence d’Ismaël, nous la voyons à travers le regard de Sara. Nous ne savons même pas si ce rire était assez indiscret pour que tous le remarquent, peut-être Sara était-elle seule à le voir. Il ne devait être guère bruyant puisqu'il n'est pas dit qu’elle l'entend, mais qu’elle le voit. Un regard est tellement plus expressif qu'une oreille qui entend ! On ne voit pas seulement Ismaël rire, mais on voit Sara le regarder de travers.

Des noms qui parlent

Dans le discours qui suit, les mots aussi sont cinglants : « chasse cette esclave et son fils, car le fils de cette esclave n'héritera pas avec mon fils Isaac. » Dans toute cette séquence Ismaël n'a jamais été désigné par son nom, il est le fils que l'Égyptienne a enfanté à Abraham, le fils de cette servante. Seul Isaac a droit au possessif, mon fils, et à son nom, mon fils Isaac. Abraham, lui, est affligé « à cause de son fils » (v.11), mais celui qui est appelé « son fils » n'est pas le même que celui que Sara appelle « mon fils ».
Que dans le même enchaînement on puisse lire : « le fils de cette esclave n'héritera pas avec mon fils Isaac », et « Cette parole déplut fort à Abraham à cause de son fils », voilà qui nous fait vivre intensément le drame familial.
Les divers noms que reçoit Ismaël dans ce chapitre, révèlent les tensions dont il est l'objet.
Quelques versets plus loin lorsque Abraham le renvoie avec sa mère, il est appelé l'enfant, un mot inattendu pour un garçon de 16 ans. Il trahit l'attendrissement et le chagrin de son père qui doit le laisser partir si jeune avec pour toute provision du pain et une outre d'eau.
Ce mot traduit aussi l'inquiétude et la sollicitude de sa mère : « elle laissa l'enfant sous l'un des arbrisseaux pour aller s'asseoir vis-à-vis à une portée d'arc, car elle se disait que je ne voie pas mourir l'enfant ! Elle s'assit donc vis-à-vis de lui et se mit à pleurer. » (Gn 21.15-16).
Pourtant, au delà de l'attendrissement impuissant d'Abraham et d'Agar pour qui Ismaël est l'enfant, au delà du refus de Sara pour qui il est le fils d'Agar l'Égyptienne, le fils de cette esclave, il en est un autre qui parle d'Ismaël et qui le nomme. Il le désigne sous un autre nom, différent des autres : « le garçon » v.12 : « N’aies pas de déplaisir à cause du garçon. » ; v. 17 : « Dieu entendit la voix du garçon » ; v. 18 : « Lève-toi, prends le garçon, saisis-le par la main ; car je ferai de lui une grande nation » ; v. 20 : « Dieu fut avec le garçon. »
Ce terme, après tout assez ordinaire, de garçon exprime l'intérêt et 1’affection de Dieu pour Ismaël. Mais une affection moins attendrie et craintive que celle d'Abraham ou d'Agar. Alors qu'Abraham et Agar le voient vulnérable, si fragile, Dieu le voit comme un garçon qui sera fort, qui deviendra une nation.

Dieu n’était pas absent

Dieu intervient ainsi lui-même au sein de ce conflit malheureux. Sans faire de reproches aux uns ou aux autres, il intervient à des moments cruciaux montrant en particulier que s'il a choisi Isaac pour seul héritier de l’alliance, il ne se désintéresse pas pour autant d'Ismaël qui bénéficiera d'une partie des promesses faites à Abraham.
Dieu agit au sein même de cette situation embrouillée, donnant un coup de pouce par-ci, un coup de pouce par-là et surtout, accomplissant au travers même de cette situation difficile le plan de salut qui devait aboutir à la venue de son Fils.
Avoir un tel Dieu et un tel sauveur, venu sur notre terre, non pas quand la situation était claire, mais dans une situation bien embrouillée et qui ne nous a pas sauvés en mettant de l'ordre dans la Palestine du 1er siècle, mais en mourant pour nous sur la croix, avoir un tel Dieu et un tel Sauveur, voilà notre espérance. Puissions-nous en vivre chacun pour notre part dans la situation où nous sommes, si embrouillée qu’elle puisse être.
Emile Nicole,
doyen de la FLTE
de Vaux-sur-Seine