L’Epître de Jacques III
Jacques 1.12-15 La foi à l’épreuve de la tentation
La persistance de la réalité du mal en nous est troublante pour notre foi. Pourquoi le Tout-Puissant n’y met-il pas un terme ? Pourtant Jacques n’hésite pas à dire « heureux, l’homme qui endure la tentation » (1.12) .Qu’entend-il par là ?
Epreuve ou tentation ? problème de traduction
Il faut d’abord clarifier. De quoi Jacques parle–t-il dans ce passage, d’ « épreuve » ou de « tentation » ? Le nom et le verbe qu’il utilise peuvent signifier l’un ou l’autre. La Nouvelle Bible Segond a pris le parti de traduire tout le passage (1.12-14) en retenant le sens d’ « épreuve » . Le contexte, qui parle du cheminement du mal dans le cœur humain, ne nous semble pas justifier cette traduction . De plus elle crée des difficultés théologiques. Comment concilier Gn 22.1 « Dieu mit Abraham à l’épreuve » et Jc 1.13 « Dieu …ne met personne à l'épreuve » dans la NBS ? En revanche, traduire qu’ « il ne tente personne » correspond mieux à l’intention de Jacques qui est d’insister sur la radicale non-complicité de Dieu avec le mal.
Mais pour le v.12 on peut se poser la question. La proximité de vocabulaire avec les vv.2 et 3 où il est bien question d’épreuve est frappante (sujet de joie/heureux ; mise à l’épreuve/ mis à l’épreuve). Certaines traductions choisissent donc le sens d’ « épreuve » au v. 12 tout en traduisant le verbe « tenter » aux vv.13 et 14 (TOB, Français courant). Peut-être Jacques joue t-il au v.12 sur les deux sens, il introduirait alors la tentation comme une forme particulière d’épreuve.
Ne dis pas : c’est la faute à Dieu !
« Que personne, lorsqu’il est tenté, ne dise: C’est Dieu qui me tente. » (1.13). On peut se demander si Jacques ne répond pas ici à une mauvaise interprétation de la clause du Notre Père « ne nous soumets pas à la tentation ». C’est l’avis de Joachim Jeremias qui interprète ainsi cette prière : « l’ objet de cette requête » est « d’être protégé dans la tentation et non d’être préservé de la tentation » [1]. Ce qui est exactement la théologie défendue par Jacques : « heureux l’homme qui endure la tentation »!
N’est-ce pas l’une de nos tentations (!) que de nous décharger sur Dieu de nos responsabilités, y compris morales? Jacques insiste sur deux points: le mal est radicalement étranger à Dieu (1.13 et 17) et l’être humain est entièrement responsable. Jacques ne s’interroge pas sur l’origine du mal, il demeure dans une perspective pratique : le mal n’est pas à expliquer, il est à combattre et d’abord en soi-même. Il est radicalement étranger à Dieu « Dieu ne peut être tenté par le mal » : car au fond du mal, il y a « l’hostilité contre Dieu »[2].
L’être humain est responsable de cette capacité au mal en lui . C’est « sa propre convoitise » qui le fait mordre à l’hameçon du mal (« séduit » en 1.14 peut aussi se traduire « appâté »). Jacques décrit bien la trajectoire du mal en nous : convoitise-péché-mort . Mais il rappelle aussi au chrétien son espérance, car si le péché engendre la mort (1.15), Dieu, lui, le fait naître à la vie (1.18). Jacques semble dire : « ne dis pas ‘c’est la faute à Dieu’ mais combats (1.21), espère et Dieu récompensera ta foi. »
La foi sera récompensée
Jacques reconnaît avec réalisme « chacun de nous commet des fautes de bien des manières » (3.1 Semeur ). Aussi son modèle n’est-il pas celui d’un chrétien qui serait exempt de luttes mais d’un lutteur aguerri au combat . Le chrétien qui endure l’ « épreuve-tentation » deviendra un chrétien « éprouvé » et recevra la « couronne de vie » (v. 12). C’est pourquoi Jacques le dit « heureux ».
S’il y a un homme qui a été éprouvé dans sa foi, c’est bien Job. Or Jacques s’y réfère justement :
« Voici: nous disons bienheureux ceux qui ont tenu ferme. Vous avez entendu parler de la fermeté de Job, et vous avez vu la fin que le Seigneur lui accorda, car le Seigneur est plein de compassion et de miséricorde. » (5.11)
Nous avons le même raisonnement qu’au v.12, avec la même idée d’une récompense finale. Que Jacques prenne pour modèle de foi un homme qui n’a pas hésité a contester violemment avec Dieu est rassurant pour nous. Pourtant « vous avez vu la fin que le Seigneur lui accorda ». La fin du livre de Job avec ses récompenses matérielles nous choque. Comme c’est peu spirituel ! nous disons-nous. Mais ces compensations n’ont-elles pas mis du baume au cœur de Job après toutes ses souffrances ? Certes la récompense dont parle Jacques paraît plus spirituelle : La couronne de vie (1.12), mais n’a-t-elle pas aussi cette fonction réparatrice, une fonction d’espérance en une vie libérée de la puissance de mort qui nous trouble encore .
Luc OLEKHNOVITCH