Du rôle prophétique de nos Eglises
La commission d'éthique libro-baptiste, constituée suite à un voeu de notre Synode de 1995, vient de démarrer ses travaux. Elle se compose de : Richard Gelin, Etienne Lhermenault, Louis Schweitzer, Robert Somerville pour les baptistes ; Luc Olekhnovitch, Marc Opitz, Michel Preuil pour les libristes. Ce texte, issu de leur première rencontre à la mi-février, pose les principes selon lesquels ils entendent travailler ensemble à un travail de réflexion qui pourra orienter les prises de position et les engagements concrets de nos Eglises face aux multiples enjeux des courants de pensée contemporains.
La question de l'immigration vient une nouvelle fois d'être l'objet d'un débat houleux sur les bancs de l'Assemblée Nationale et d'affrontements passionnés dans les rangs de la société. Une telle agitation met en lumière le désarroi d'une génération qui cherche à tâtons quelques repères pour éviter de sombrer en ces temps de crise. Ballottée entre les durs et les rêveurs, il lui semble de plus en plus difficile d'entendre le discours des hommes sensés... en cette affaire comme en beaucoup d'autres d'ailleurs! C'est là une situation préoccupante qui ne peut laisser nos Eglises indifférentes : peuvent-elles raisonnablement se taire ou se contenter de prises de position " privées " à usage interne sur des sujets qui mettent en cause l'avenir de toute la société ? La commission d'éthique de nos deux Unions (UEEL et FEEB) qui vient de se constituer ne le pense pas et souhaite encourager nos communautés à s'impliquer plus ouvertement à ce propos. Elle pense qu'il y a là un rôle prophétique à assumer qui est loin d'être accessoire.
Répondre aux exigences de l'amour de Dieu
Amour qui nous a été révélé en Jésus-Christ. Au coeur de notre éthique se trouve la nécessité d'aimer notre prochain, c'est-à-dire non seulement d'entretenir de bonnes relations avec lui, mais encore d'intervenir en sa faveur quand sa vie est menacée. La pertinence de cette forme d'action politique a été clairement défendue par un John Stott : " Nous ne devons pas nous limiter à panser les plaies des blessés comme le bon Samaritain, mais également prendre des mesures pour éliminer les brigands sur la route de Jéricho... L'action politique, qu'on pourrait définir comme une forme d'amour qui cherche à établir la justice en faveur des opprimés, est un prolongement légitime de l'insistance biblique sur les actions pratiques de l'amour (1). Dans cette optique, il est important qu'au préalable nous fassions connaître à nos contemporains ce qui nous paraît juste aux yeux de Dieu, convaincus que ce qu'il approuve est bon pour la société tout entière. En effet, le discernement éthique auquel nous pouvons parvenir, dans la mesure où nous le recevons de Christ par la Révélation, s'enracine dans l'ordre de la création dont il est le pivot (Col 1.16), et à ce titre intéresse la communauté humaine dans laquelle nous évoluons, même si elle renâcle à le prendre en considération. Qui pourrait nier, par exemple, en ces temps où resurgissent d'inquiétantes affirmations sur l'inégalité des races, la nécessité de réaffirmer avec force que " l'homme étant créé à l'image de Dieu, chaque personne humaine possède une dignité intrinsèque, quelle que soit sa religion, ou la couleur de sa peau, sa culture, sa classe sociale, son sexe ou son âge. C'est pourquoi chaque être humain devrait être respecté, servi, et non exploité (2) ? A cet égard, le problème est moins de nous convaincre du bien-fondé d'une telle action que de nous faire réfléchir à la méthode qui assurerait son utilité.
Avoir le courage de la vérité
En nous efforçant d'abord de discerner ce qui est bien et en osant ensuite exposer paisiblement et fermement nos convictions. La complexité des questions et des situations auxquelles nous sommes confrontés ôte toute crédibilité aux prises de position hâtives et péremptoires, ou assimile ceux qui s'y risquent à un énième groupe de pression qui défend des intérêts particuliers. Notre amour affiché de la Vérité nous interdit un tel raccourci et nous oblige à un travail courageux d'information et d'analyse. Il nous faut donc, dans un premier temps, à l'intérieur de nos communautés, nourrir une réflexion véritable bibliquement fondée qui passe par un débat sérieux et serein. Chacun aura ainsi l'occasion d'apprendre à ne plus réagir seulement en fonction de préjugés forgés sous le coup de l'émotion - ce qui est trop souvent le cas dans notre société - mais en fonction d'éléments précis, de critères définis au cours d'une démarche réfléchie, ce qui est une façon d'assumer avec plus de maturité son rôle de citoyen. Puis dans un deuxième temps, sur la base de ce travail commun, il nous faut saisir toutes les occasions qui nous sont offertes pour, en tant qu'Eglises, interpeller la société sur les conséquences des choix qu'elle fait. Tout en privilégiant résolument la participation constructive au débat collectif, il est indéniable que, pour une bonne part, nos interventions ne pourront éviter la dénonciation de la réalité tragique du mal, et l'annonce du jugement qui vient (cf. par exemple Jac 5.1ss). L'exercice est à l'évidence périlleux et nous vaudra à coup sûr de solides inimitiés. Pour qu'il soit véritablement efficace, il impliquera que nous sachions allier fermeté, douceur et humilité.
Etre fidèles à notre vocation
Etre dans le monde sans être du monde. Une claire perspective de ce but nous aidera certainement. Parce que nous avons pour mission de vivre au milieu de la cité, avec les hommes qui nous entourent, nous ne pouvons ni ne voulons nous désintéresser du sort de la société globale. A ce titre nous voulons user intelligemment de la liberté de parole et d'action que nous accorde notre système démocratique pour participer à la vie sociale. Mais parce que nous ne partageons pas les valeurs de cette même société, notre participation se veut utilement critique. Nous ne revendiquons pas le retour à un ordre chrétien, ni ne rêvons à l'émergence d'une majorité morale, nous espérons plus modestement contribuer à la limitation du mal par nos protestations et nos propositions. Martin Luther King, qui a obtenu "quelques" succès dans sa lutte contre la discrimination raciale, disait avec un réalisme dont nous pourrions nous inspirer : " La moralité ne peut être légiférée, mais la conduite peut être réglementée. Les décrets juridiques ne peuvent changer les coeurs, mais ils peuvent retenir les hommes sans coeur... Les lois ne peuvent faire que mon employeur m'aime, mais elles peuvent l'empêcher de refuser ma candidature à cause de la couleur de ma peau (3). En vous proposant d'assumer ce rôle prophétique que nous jugeons important, nous n'avons d'autre ambition que d'inciter nos Eglises à être concrètement ce sel de la terre et cette lumière du monde conformément à la mission confiée par Jésus à ses disciples (cf. Mat 5.13-16). Notre commission serait heureuse de recueillir vos réactions sur ce sujet.
Etienne Lhermenault, pasteur EEL et baptiste à Albi-Carmaux
1 - John Stott, Le chrétien à l'aube du XXIème siècle, vol II, éd.La Clairière 1995, p.138 2 - La Déclaration de Lausanne, art. 5: La responsabilité sociale du chrétien 3 - Cité par John Stott, ibid p.139
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