Le CNEF
Le synode d’Orthez, en mai 2009, ouvrait officiellement un grand débat dans l’Union autour de la question controversée du Conseil national des évangéliques en France (CNEF).
Constituée début juin 2010, la nouvelle institution invite aujourd’hui les unions d’Églises évangéliques à se positionner. Un certain nombre d’entre elles ont adhéré (ex. Fédération
baptiste), alors que d’autres ont refusé et que d’autres encore, comme l’UNEPRE (réformés évangéliques) sont entrées comme « union associée ».
L’Union des Églises évangéliques libres doit-elle devenir membre du CNEF ? Devons-nous au contraire décliner l’invitation ? Que penser de la position intermédiaire « d’union associée » ? Le débat est lancé ! Il s’articulera dans ce dossier autour de trois articles de fond exposant les avis « pour », « contre » et « union associée ». Chaque article sera immédiatement nuancé par deux évaluations critiques d’auteurs s’étant fait connaître d’avis différents.
Les lecteurs ne tarderont pas à pointer les recoupements et les doublons dans les argumentaires. C’était inévitable. Mais sans aucun doute, le lecteur peu averti appréciera ces reformulations. Le prochain synode de Valence en juin 2011 apportera une réponse finale. D’ici là que le débat vive dans le respect des différences et de la liberté d’expression ! Bonne lecture !
Le 15 juin 2010, la nouvelle institution prenait forme officiellement, avec à sa présidence Étienne Lhermenault, pasteur de la FEEB. Mais cette génération n’est pas spontanée. Presque dix ans d’existence pour une évolution qui nous questionne… À l’origine, une réconciliation C’est à l’initiative des responsables de l’Alliance évangélique française (AEF) et de la Fédération évangélique de France (FEF), qu’une partie importante des représentants des unions d’Églises évangéliques en France se retrouvait pour la première fois en 2001. Prenant conscience d’un témoignage pour le moins critiquable, lié à de vieilles dissensions entre évangéliques, il fut décidé de se retrouver pour une journée de jeûne et de prière. À cette occasion, les responsables des unions exprimèrent, au nom de leur fédération et de leur union, une demande de pardon. Il y a donc à l’origine du CNEF, une démarche fort louable de réconciliation, même si elle ne concerne pas tout monde. Sur le socle de ces relations fraternelles restaurées entre responsables, il fut décidé de bâtir une plate-forme nommée Conseil national des évangéliques de France (CNEF), lieu d’échange, de réflexion, de concertation et de prière, en vue de renforcer les liens et la visibilité des évangéliques sur le territoire. L’UEEL, dès le début : présence et prudence L’Union des Églises évangéliques libres, sans être concernée par le processus de réconciliation, a encouragé par sa présence l’initiative de la plate-forme. Cette initiative visait la poursuite des relations fraternelles dans un cadre informel et offrait des possibilités de travail et de réflexion intéressantes. Membre de la Fédération protestante de France, l’UEEL, par la voix de sa commission synodale, s’est néanmoins opposée dès le début au processus d’institutionnalisation du CNEF, pressentant les difficultés auxquelles nous sommes confrontés aujourd’hui. Plusieurs Églises évangéliques, membres à la fois de la FPF et du CNEF ont demandé que soit ajouté aux textes fondateurs le statut d’union associée (statut approuvé à l’unanimité - moins une voix.) Ce statut permettrait à ces Églises de manifester leur attachement à la nouvelle instance évangélique sans toutefois parvenir à une pleine conviction d’engagement. Aujourd’hui, le CNEF a un visage Rassemblant unions et fédérations sous son égide, une nouvelle fédération protestante évangélique nommée CNEF, à côté de la Fédération protestante de France, est née le 15 juin 2010. Elle regroupe une part significative des évangéliques, sans toutefois, selon son projet initial, les regrouper tous. Le CNEF est composé aujourd’hui de 4 pôles ecclésiaux : 1. Les unions membres de la FPF 2. Les Assemblées de Dieu (ADD) 3. La Fédération évangélique de France (FEF) 4. La mouvance pentecôtiste-charismatique Une observation simple s’impose : entre le pôle ADD – très important, celui de la mouvance pentecôtiste-charismatique (4) et les Églises du pôle FPF (elles-mêmes pour une bonne part charismatiques), il apparaît nettement que la majorité au CNEF rassemble des Églises charismatico-pentecôtistes. Avant le prochain synode Les articles de ce dossier tenteront d’évaluer forces et faiblesses du CNEF, examinant tour à tour les différents liens que l’UEEL pourrait choisir de tisser avec la nouvelle institution fédérative en juin 2011 lors de son synode de Valence. D’ici là, nous avons quelques mois à mettre à profit pour prendre la bonne mesure des évènements.
Pour ma part, cela ne fait pas de doute : les Églises évangéliques libres peuvent adhérer avec une entière conviction au Conseil national des évangéliques de France !
Notre identité évangélique est clairement affichée et revendiquée : elle fait partie intégrante de l’histoire de l’Union des Églises évangéliques libres depuis 1849. C’est sous cette bannière – évangélique – que se sont réunies les premières Églises « libres » (par rapport à l’État), lors des réveils du XIXe siècle. Les Églises libres restent résolument attachées à leur confession de foi évangélique, ancrée dans la révélation biblique.
Un rassemblement
C’est sans doute l’un des points forts du CNEF : il s’est constitué sur la base de plusieurs textes fondamentaux qui articulent harmonieusement fidélité et ouverture, comme la Déclaration de foi de l’Alliance évangélique française (AEF) et les déclarations de Lausanne et de Manille. Une charte, qui fixe les règles de bonne entente et de collaboration, a également été adoptée à l’unanimité des membres fondateurs.
Le CNEF permet aux Églises évangéliques de « manifester et de renforcer leur unité », dans le respect de leurs différences. Cet effort mérite d’être relevé : des Unions aussi diverses que la Fédération des Églises évangéliques baptistes (FEEB) et la Communion des Églises de l’espace francophone (CEEF), déjà affiliées à la Fédération protestante de France (FPF), les Assemblées de Dieu (ADD), les Unions rattachées à la Fédération évangélique de France (FEF), et plusieurs Unions d’Églises pentecôtistes et charismatiques, ont toutes accepté avec enthousiasme (à plus des 2/3 des voix dans leurs unions respectives) de rejoindre ce courant plus large qui les rassemble. Un pôle « Œuvres » complète les quatre pôles d’Églises, afin de renforcer la cohésion de ce nouvel ensemble et de donner une plus grande efficacité à ses activités comme la prière, l’évangélisation, la formation, l’action sociale et humanitaire…
Deux statuts
L’adhésion au CNEF engage, bien entendu, les Églises membres de la Fédération protestante sur les plans financier et humain. La cotisation est cependant réduite (1 € au lieu de 2 €/adulte/an) et reste inférieure à la cotisation FPF (environ 4,5 €/membre/an). Pour justifier cet engagement, il faut souligner ici l’intérêt d’œuvrer ensemble dans le cadre d’une confession de foi commune (ce n’est pas le cas de la FPF) et l’avantage des services rendus par le CNEF.
Le statut de « membre associé » marquerait sans doute notre affinité fraternelle avec le mouvement évangélique, mais il nous empêcherait d’y être pleinement présents, avec un pouvoir décisif. Les unions d’Églises qui adoptent cette position n’ont qu’une voix « consultative » à l’assemblée générale ; elles ne peuvent pas proposer de candidats à l’élection au comité représentatif. Ce statut bancal nous semble donc manquer de sens.
Le poids du nombre ?
Nous avons parfois entendu des réticences exprimées à l’égard de certaines unions d’Églises affiliées au CNEF. Pour plusieurs responsables ou membres de nos Églises libres, il semble périlleux de s’associer, par exemple, aux Assemblées de Dieu ou à d’autres Églises pentecôtistes et charismatiques. Si elles dominent, en effet, par le nombre de leurs membres, ces Églises ont toutefois accepté sans réserve le jeu fraternel d’une représentation limitée, tant au comité représentatif (3 représentants par pôle) qu’à l’assemblée générale (8 délégués maximum). En d’autres termes, ces Églises « majoritaires » ne revendiquent pas le pouvoir sur les évangéliques dans leur ensemble ! D’ailleurs, certaines sont aussi membres de la FPF, et malgré leur spiritualité jugée parfois « débordante », nous considérons ce courant davantage porteur de collaboration que l’aile libérale luthéro-réformée marquée par le laxisme théologique et moral.
Un autre pôle
On aurait pu rêver d’une adhésion massive des Églises évangéliques à la FPF, mais est-ce raisonnable ? Les Assemblées de Dieu, pour la plupart, ont renoncé à cette démarche. De leur côté, les Églises de la FEF ne sont pour l’heure pas disposées à se rallier à ce pôle protestant sans réelle identité confessante. On peut le regretter, mais c’est ainsi. Faut-il donc demeurer en l’état, dans une situation d’éparpillement qui nuit à notre visibilité et à notre témoignage commun ? Avant la création du CNEF, aucune des structures comme l’AEF, la FEF ou la FPF ne pouvait prétendre représenter la majorité des évangéliques. Avec ce regroupement significatif, qui laisse place à un seul organisme, les deux tiers des évangéliques, voire les trois quarts, acceptent d’agir ensemble et de parler d’une même voix, sans renoncer à leur identité propre.
Reste la crainte de voir le CNEF supplanter la FPF dans sa mission de représentation auprès des autorités publiques. Rappelons ici certains faits et engagements. D’abord, le CNEF reprend sur ce point précis la fonction de la FEF, qui n’a jamais porté un quelconque préjudice à la FPF. Ensuite, le CNEF a inscrit dans sa charte qu’il « veillera à développer une concertation utile avec la Fédération protestante de France ». Depuis plusieurs années déjà, des représentants du CNEF rencontrent à échéance régulière (2 à 3 fois par an) un comité restreint du Conseil de la FPF. Enfin, le CNEF met l’accent sur une meilleure communication et concertation entre les Églises évangéliques, et sur la collaboration effective dans la prière et l’évangélisation. Certes, il est important d’entretenir de bonnes relations avec les élus de la République et de défendre nos intérêts lorsque cela est nécessaire, mais ce n’est pas une fin en soi…
Protestantes et évangéliques
En optant pour le CNEF, les Églises libres renonceraient-elles à leur identité protestante ? Ce ne serait pas le cas, bien sûr, puisque les Églises évangéliques du CNEF sont conscientes que leurs racines, en France, se sont développées dans le terreau de la Réforme au XVIe siècle. D’ailleurs, dans les textes de référence du CNEF, les unions d’Églises membres sont clairement désignées comme protestantes et évangéliques. Les groupes locaux du CNEF pourront accueillir les pasteurs ou les fidèles des Églises réformées et luthériennes qui restent solidaires du courant évangélique.
Le CNEF s’est enfin engagé à reprendre à son compte la vision et les missions de l’Alliance évangélique française. Il adhère aux Alliances évangéliques européenne et mondiale et rejoint ainsi les 420 millions d’évangéliques représentés par des Alliances nationales dans près de 130 pays. Notons ici que, par ce biais, l’ouverture est réelle et permet d’entretenir un dialogue franc, mais non dénué d’un certain recul critique, avec les Églises des diverses confessions chrétiennes.
Si aucune structure n’est parfaite – le CNEF n’échappe pas à la règle ! –, il serait toutefois cohérent et stratégique pour les Églises libres, fortes de leur double appartenance au CNEF et à la FPF, de jouer leur rôle de trait d’union entre ces deux institutions et donc d’adhérer pleinement à ce nouveau mouvement d’ensemble des évangéliques en France !
Frédéric Baudin,
Pasteur de l'EEL d'Aix-en-Provence
Réponses à Frédéric Baudin
Pour une adhésion en tant qu'union associée
Le statut d’associés nous correspond bien ! Si dans un organisme nous n’avons pas à être d’accord avec tout pour y adhérer, il faut que nous nous y retrouvions bien « assis » par rapport à notre histoire et nos convictions communes.
Ce n’est pas une adhésion timide ou « bancale ». Il exprime autant une reconnaissance du CNEF qu’une distance volontaire. Certaines positions radicales évangéliques, dans lesquelles nous aurions du mal à nous reconnaître, nous mettraient en porte à faux. Prenons comme exemple qu’il n’y a jamais eu lors des synodes un vœu demandant notre adhésion à la FEF (Fédération évangélique de France) ; et pour cause : plusieurs de nos convictions sont différentes ! Certainement le CNEF n’est pas la FEF mais pourrons-nous honnêtement faire corps de tout cœur avec des positions radicales qui s’y exprimeraient ? Le statut d’union associée est honnête, même s’il pourrait faire, à première vue, figure de demi-mesure. Il reflète la vie réelle de notre union et correspond bien à notre culture. Nous savons tous que les Églises libres sont co-fondatrices de la FPF et elles s’y reconnaissent encore aujourd’hui. Par la FPF l’ouverture est déjà faite et ce serait inévitablement un détachement si nous étions de plein pied dans les deux « organismes » à la fois - comme si nous nous identifiions aux deux à la fois et de manière égale alors que ce n’est pas le cas. Il va sans dire que nous n’avons pas à ignorer ce qui se passe et le rejet pur et simple du CNEF serait injuste. Les membres du CNEF sont des frères en la foi à part entière. Le statut d’union associée au CNEF permet d’exprimer par rapport à la FPF : une appartenance et pour le CNEF une reconnaissance c’est ce qui semble bien exprimer nos convictions communes.
Emmanuel Alvarez,
Pasteur de l'EEL de Bordeaux-Pessac
Contre toute adhésion
Mes doutes vont avant tout à l’institutionnalisation du CNEF qui pouvait demeurer humblement une plate-forme de dialogue et de collaboration. Faire du CNEF une instance, dont l’objectif reste à justifier en tant que telle, ressemble trop à la volonté d’en imposer au monde et aux autres familles protestantes pour ne pas sembler suspect. Se hausser pour être reconnu et premier ne me paraît pas très évangélique.
Je supporte difficilement le chantage spirituel affectif qui fait que l’on doive choisir son camp entre chrétiens. Nous avons œuvré pour la création de la FPF ; aujourd’hui, son président est l’un des nôtres. Pourquoi changer de barque lorsque celle où l’on est va dans le bon sens ? Et si elle y va, n’est-ce pas parce que nous y sommes ?
Certains leaders pro-CNEF forment le vœu que tous les évangéliques rejoignent un jour la FPF; si le CNEF n’est qu’un sas qui vise à introduire les anti-FPF à la FPF, pourquoi y passerions-nous pour aller là où nous sommes déjà ?
Pourquoi le CNEF propose-t-il un strapontin aux frères « associés », sans les mêmes droits qu’aux autres, lorsque sa volonté est de « manifester et de renforcer l’unité » ? La collaboration au sein de la FPF se fait grâce à une charte. Celle au CNEF doit se vivre sous une déclaration de foi. Or, dans la mouvance évangélique, si on signe une même confession, on note aussi un laxisme théologique qu’on ne peut pas dénoncer seulement chez les luthéro-réformés. Je supporte une différence théologique lorsque ce qui nous lie est une charte ; je ne peux l’accepter lorsque ce qui nous lie est une même déclaration de foi. Enfin, je veux proclamer l’Évangile et non passer mon temps à défendre une étiquette à chaque fois qu’un évangélique veut cautionner une guerre ou brûler un Coran.
Eric Denimal,
Pasteur de l'EEL de Nîmes
Notre union d’Églises est fille de la Réforme, fondamentalement ancrée dans le protestantisme, mais elle est aussi profondément marquée par les réveils du 19e siècle. Elle occupe par conséquent une place particulière dans le protestantisme actuel. D’une part, bien que protestante, elle se démarque d’un protestantisme libéral ; d’autre part, bien qu’issue du Réveil, elle ne se reconnaît pas non plus dans un courant « baptisto-charismatique ». C’est là que réside la difficulté du choix de nos alliances. Après de fiers débats nous avons décidé en 1995 de réintégrer la FPF (Fédération protestante de France) dont nous avions été les initiateurs en 1905. Faut-il aussi entrer dans le CNEF ? Si oui dans quelle mesure ? Lors du Synode d’Orthez (2009) il a été débattu, parfois âprement d’ailleurs, du choix entre deux possibilités : entrer dans le CNEF comme membre ou bien comme union associée. La simple rigueur intellectuelle imposait d’envisager une troisième possibilité : ne pas y entrer du tout.
Dommage…
Le CNEF est né d’une fusion entre la FEF (Fédération évangélique de France), dont nous n’étions pas membres, et l’AEF (Alliance évangélique française) où nous étions représentés. Dans cette fusion-absorption l’AEF a disparu depuis le 15 juin 2010. Définitivement. Cadeau nuptial de ses responsables. Elle avait été fondée vers 1847, avant les Églises libres. Il est désormais juridiquement impossible de reconstituer une nouvelle AEF. Tout au plus, au cas où le CNEF viendrait à être dissout, une antenne de l’AEE (européenne) pourrait exister en France. Par contre, fait moins connu, la FEF, elle, continue d’exister et survivrait à une dissolution du CNEF. Notre représentant à l’AEF a continuellement et en vain dénoncé ce projet injuste. J’aimais beaucoup la semaine de prière de l’Alliance évangélique où des amis réformés et même catholiques se joignaient à nous (du moins à Saint-Jean-du-Gard). Je ne sais pas s’il y aura une semaine du CNEF. Mais, contrairement à l’esprit de l’AEF, qui était celui de l’ouverture, elle ne pourra réunir que des sympathisants du CNEF, à l’exclusion, donc, des réformés et à fortiori des catholiques. Il serait peut-être exagéré de parler de forfaiture. Je dirai simplement que c’est dommage.
L’histoire
Le 6 janvier 2001 des responsables évangéliques ont « pris conscience de l’éparpillement des évangéliques » et ils ont mis en chantier … un mouvement de plus. Le 18 juin suivant ils se sont retrouvés. Certains se sont « demandé pardon pour les distances entretenues dans le passé et ont manifesté une volonté de reconnaissances réciproque et de développement de liens fraternels ». Pourquoi, dans cet élan de réconciliation, n’ont-ils pas alors rejoint leurs frères évangéliques déjà présents dans la FPF (peut-être après leur avoir demandé pardon …) où ils auraient pu militer avec eux pour plus de reconnaissance de la pensée évangélique au sein du protestantisme français ? Je ne le comprends pas. La création du CNEF consacre de façon durable sinon définitive le morcellement du protestantisme français. Désormais les protestants français ne peuvent plus parler d’une seule voix. Et je le déplore.
Pourquoi pas ?
Même si les débuts du CNEF ont l’air calamiteux, il existe, et il est composé d’évangéliques. Or, nous sommes une union d’Églises évangéliques ; ne serait-il pas naturel que nous y adhérions ? Sauf que la FPF dont nous sommes membres réunit en son sein 1/3 d’évangéliques. La Fédération protestante, elle aussi, est un mouvement évangélique. Son actuel président sort de nos rangs. Il est vrai qu’il y a vingt ans je n’aurais pas écrit la même chose. Mais aujourd’hui, lorsque la FPF fait une déclaration officielle, s’il n’y a pas consensus, l’avis de chaque composante est mentionné, évangélique compris (Cf. les textes portant sur l’éthique comme l’I.V.G. ou la bioéthique).
Et bien non !
Je ne suis pas favorable à l’adhésion au CNEF. Au moins pour deux raisons. D’abord, parce que depuis le début je ne me sens pas en harmonie avec le CNEF. Je l’avais affectueusement laissé entendre à l’un de ses initiateurs. Ensuite et surtout parce que je trouve ça très inutile. Ou alors il faut pousser le raisonnement jusqu’au bout et sortir de la FPF. Mais dépenser du temps et de l’argent pour être représentés deux fois me parait assez vain. Que ce soit d’ailleurs en tant que membres ou associés. Il y a bien assez de choses à faire dans l’Union sans se disperser.
Représentations ?
Car dans le fond il s’agit bien de représentation. Être visibles. Avoir une audience. Or, il me parait évident que le CNEF n’aura jamais auprès des autorités, ni auprès du public, le crédit qu’a la FPF. Lorsque le ministère de l’Intérieur voudra s’adresser aux protestants de France, évangéliques compris, il ne s’adressera pas au président du CNEF.
Le prix
Car tout cela a un prix. En argent et en temps. La cotisation 2010 des Églises libres à la FPF s’élève à 12660 €. Sans parler de l’investissement des représentants de l’UEEL dans diverses commissions. Le projet de cotisation au CNEF était de 2 € par personne fréquentant régulièrement le culte, avec un abattement de 50 % pour les Églises adhérant à la FPF avant 2009. De l’avis de plusieurs c’est certainement utopique. La qualité d’union associée, quant à elle, relève du flou artistique, à moins que Pierre Lacoste ne nous éclaire dans son article. En fait, l’organisation du CNEF étant un « copier-coller » de celle de la FPF (en plus compliqué), on peut penser que l’adhésion coûterait environ autant, en temps et en moyens. Pour si peu de services rendus, est-ce que ça en vaut la peine ?
La réalité en face
En 1995, nous avons pensé que nous avions assez de choses en commun avec des réformés (évangéliques ou ERF), des Luthériens (évangéliques ou non) des baptistes, des tziganes, etc., pour être avec eux au sein d’un même mouvement représentatif du protestantisme français. Et nous avons demandé à adhérer à la FPF. Pour autant, est-ce que nous avons assez de choses en commun avec les ADD (pentecôtistes, largement majoritaires), des plus ou moins charismatiques (nombreux) ou des petits mouvements sectaires, pour être avec eux, en plus, au sein d’un autre mouvement ?
Jean-Claude Rocher,
Pasteur des EEL de Florac et le Collet-de-Dèze
Réponses à Jean-Claude Rocher
Pour une adhésion en tant qu'union associée
Ne pas adhérer au CNEF est une position qui ne manque pas de panache. Elle oublie cependant que notre Union est depuis ses débuts, membre actif de cette institution. Cela voudrait donc dire en sortir et faire le choix de se séparer de toute une partie du mouvement évangélique dans lequel nous évoluons depuis toujours.
Au cours de l’histoire, nous nous sommes souvent éloignés de nos frères protestants et évangéliques pour des raisons théologiques. En revanche, nos adhésions ont toujours pris en compte plusieurs paramètres, soulignant ainsi la différence fondamentale entre adhérer et se séparer. Or, l’institutionnalisation du CNEF ne remet pas en cause nos convictions théologiques mais simplement le cadre de nos relations et de nos appartenances. D’où la force du statut d’union associée.
Notre Union est née de cette confluence fructueuse entre le monde protestant et le monde évangélique. Ce n’est donc pas la première fois que nous nous trouvons tiraillés entre ces deux tendances, mais nos 161 ans d’existence prouvent que nous avons toujours su nous adapter. Le statut d’union associée nous donne à la fois les moyens et le temps de réflexion. En effet dans 5 ans nous aurons la possibilité de revoir notre position. Ce statut précaire a l’avantage de nous permettre d’accompagner avec bienveillance le développement du CNEF et de ne pas jouer la carte de la séparation alors même que le monde évangélique veut s’unir.
L’institutionnalisation du CNEF pose de manière singulière la question de notre représentation. Notre présence conjointe au CNEF et à la FPF, nous permettrait de veiller à la communication auprès du grand public, de l’État et des Églises, mais la question du coût financier et humain de cette adhésion reste pertinente.
David Alègre,
Pasteur de l'EEL de Paris-Alésia
Pour une pleine adhésion
Cher Jean-Claude, tu soulèves des points intéressants, mais pourquoi radicaliser les enjeux ? La plupart des évangéliques sont intéressés par la création du CNEF ; d’autres sont indifférents ; ils y entrent comme membres (FEEB) ou associés (EREI/UNEPREF), mais n’en font pas une affaire d’État.
Pourquoi exagérer la distance avec les ADD et les charismatiques ? Nous travaillons déjà beaucoup, localement et dans les associations, avec ces croyants que tu mentionnes dans ton dernier paragraphe. Depuis que j’étudie la théologie, à Vaux-sur-Seine comme à Montpellier, je côtoie des pentecôtistes, charismatiques et autres, à tous niveaux d’études. Les lignes ont bougé ! On peut être à l’aise avec ses convictions libristes sans pour autant caricaturer les autres, qu’ils soient pentecôtistes, luthéro-réformés ou catholiques.
Tu parles d’attachement à la FPF. Tout à fait d’accord. J’ai voté pour en 1995 et je n’ai pas bougé d’un pouce. Pourquoi parler de quitter la FPF ? C’est hors sujet. Notre problème est de nous positionner par rapport au CNEF. Je souhaite moi aussi que d’autres Églises évangéliques entrent dans la FPF. Mais tu sais que les ADD ont interrompu leur démarche et que les mennonites n’ont pas réussi à voter pour. Ne soyons pas naïfs au point de penser que tous pourraient y entrer, sans cheminement ni évolution. Si nous pouvons travailler à l’unité ce n’est pas à distance ni en montrant du doigt que ce sera possible.
Pour le reste, disons que les choses ne se passent pas toujours comme on pourrait le rêver. La question est en fait de savoir si nous voulons continuer à rester présents dans les lieux où le protestantisme français, dans sa diversité, écrit son histoire.
Christophe Paya,
Pasteur détaché des EEL,
Professeur de théologie pratique à la Faculté de théologie évangélique de Vaux-sur-Seine
Comme alternative au statut de membre, le règlement intérieur du CNEF prévoit un autre lien à la nouvelle institution nommé « union associée ». Ce statut est accessible aux unions d’Églises souhaitant « exprimer leur attachement au CNEF sans pour autant s’engager dans l’ensemble de ses missions […]. Ce statut donne voix consultative aux assemblées plénières du CNEF […]. Les unions associées participent au fonctionnement financier du CNEF en versant une contribution dont le montant est évalué avec le comité représentatif. » (Règlement intérieur du CNEF 3.3).
En être ou ne pas en être ?
Le plus simple ne serait-il pas d’adhérer pleinement ou de ne pas en être du tout ? Cette bipolarisation du débat dans le tout ou rien me paraît source de tension. Il existe une autre voie, que d’aucuns jugeront trop timide, mais qui mérite toute notre attention. Cette alternative au « tout ou rien » commence par affirmer que, du CNEF nous pouvons en être. L’Union des Églises évangéliques libres est une composante historique du mouvement évangélique français. Elle l’est à sa manière, dans sa subtile identité, construite premièrement sur le socle de la Réforme et deuxièmement héritière des mouvements de réveil du 19e, prudente enfin à l’égard des mouvements charismatiques. Depuis son origine, l’Union assume ce « double héritage » pour reprendre les mots du synode de 2005 : l’un, plus conservateur en terme de lecture de la Bible et de piété ; l’autre, non moins évangélique, mais plus ouvert sur le plan théologique (initiateur des réflexions qui ont amené le synode de 2003 à approuver le principe de l’accession des femmes au ministère pastoral ; souvent ouvert au dialogue œcuménique). L’Union s’est ainsi constituée et édifiée au fil du temps, quelque fois au travers de débats houleux, autour d’une déclaration de foi ferme quant à l’essentiel des affirmations de la foi et suffisamment large pour permettre aux uns et aux autres un vivre ensemble respectueux des différences et mutuellement enrichissant. L’idée de ne pas participer du tout au CNEF me paraîtrait en contradiction avec cette histoire d’une part et avec notre identité d’autre part. Pourquoi ne pas en être totalement alors ?
Tensions en perspective… Double appartenance ?
Une double appartenance au CNEF et à la FPF (dont nous sommes co-fondateurs en 1905, et membre à nouveau depuis 1995), risque de devenir source de tension pour nos Églises. Comment assumer auprès du public des déclarations de nature et de factures si différentes : d’un côté, un positionnement pluraliste, représentatif de la réalité composite de la FPF (mais dont un tiers exprime ses convictions au sein de la « coordination évangélique »), et de l’autre, des déclarations plus identitaires cherchant à exprimer, au détriment de la diversité je le crains, « la voix évangélique » ? Pour ses prises de positions en matières doctrinale et éthique, ou pour ses réactions aux faits d’actualité, le CNEF sera dirigé par la majorité de ses membres. Les 4 pôles constitués en son sein, sont ainsi répartis : les Assemblées de Dieu (ADD = ¼ des membres), les Églises charismatiques (1/4), les Églises membres de la fédération évangélique (FEF = 1/4) représentent une solide majorité qui laissera peu de place à des avis plus nuancés auxquelles les Églises libres ont l’habitude de s’identifier (les Églises évangéliques membres de la FPF qui ont adhéré au CNEF représentent le dernier ¼ de l’AG). Sur le plan doctrinal, certes, c’est la déclaration de foi de l’Alliance évangélique qui a été choisie par le CNEF comme référence, mais qu’est-ce qui empêchera demain que cette déclaration (réunissant sous son égide, avant sa dissolution imminente, évangéliques et réformés) soit révisée « à la hausse », précisant les points jugés trop flous ou trop larges. Si la majorité le désire, quand bien même libristes et baptistes ensemble s’y opposeraient, le durcissement doctrinal sera inéluctable. Déjà des voix pentecôtistes expriment de fortes attentes dans le sens d’une révision.
Une double représentation ?
On peut aussi poser la question de la pertinence d’une double représentation de nos Églises auprès des autorités civiles. Le comité représentatif du CNEF assure avec force que son intention n’est pas d’entrer en concurrence avec la FPF. Mais on a bien de la peine à expliquer comment dans la pratique cette rivalité pourra être évitée, l’accès aux médias publics (radio et TV) ainsi qu’aux services d’aumôneries étant déjà demandés par le CNEF. Au-delà du trouble que jette la constitution du CNEF sur l’image d’un protestantisme français aux contours déjà fort complexes, je crains que le choix de la double appartenance, d’une double représentation, ne tourne, en bien des endroits, au conflit de loyauté. Je crains enfin que la logique, d’apparence généreuse, du « ET-ET » ne finisse par céder la place à celle du « OU BIEN le CNEF/ OU BIEN la FPF», exposant à terme notre union d’Églises à un danger d’éclatement.
Le nerf de la guerre
Il reste à présenter un argument jusque-là peu développé, celui des conséquences financières. La pleine adhésion de l’Union au CNEF signifierait concrètement le versement annuel d’une cotisation de 6000 euros (compte-tenu du fait que les unions déjà membres d’une autre fédération bénéficient du demi-tarif). Outre l’idée que financer deux fois un même service de représentation (FPF + CNEF) ressemble fort à du gaspillage, cette double appartenance signifierait inévitablement un bouleversement important de l’équilibre budgétaire de l’Union. Comment pourrions-nous maintenir le niveau de soutien aux postes d’évangélisation, indispensable au financement de leur ministère pastoral ? La crise des vocations étant aujourd’hui en voie d’être résolue, nous voulons nous tenir prêt à répondre aux demandes de soutien provenant d’Églises dans l’attente d’un pasteur. Nos ressources ne sont pas inépuisables ; nous ne pouvons engager une nouvelle cotisation sans incidences préoccupantes pour notre dynamique actuelle. En être, mais autrement… En règle générale je n’apprécie pas les voies moyennes. Mais en ce qui concerne la question de notre relation au CNEF, elle apparaît à la commission synodale, comme celle de la sagesse. L’entrée comme union associée nous permettrait de manifester notre attachement de cœur au mouvement évangélique français dont nous sommes une composante historique. Ce lien marquerait de façon officielle notre respect et notre reconnaissance pour les mouvements de réconciliations entre évangéliques qui sont à l’origine du CNEF. Ce statut d’union associée, nous permettrait de participer aux réflexions du CNEF mais sans assumer les décisions finales dont on est en droit de craindre le caractère radical. Du point de vue financier, ce statut nous éviterait une double cotisation (FPF + CNEF) et ne mettrait pas en déséquilibre notre soutien aux postes d’évangélisation. Et puisque la possibilité d’en être autrement, comme union associée, nous est offerte par le CNEF, pourquoi, lors de notre prochain synode, ne la saisirions-nous pas ?
Pierre Lacoste,
Président de la Commission Synodale
Réponses à Pierre Lacoste
Contre toute adhésion
La proposition d’Église associée, pour autant qu’elle paraisse conciliante et généreuse, est-elle l’unique voie de la sagesse ? Quand on parle pudiquement « d’attitude prudente » en ce qui concerne les charismatiques, alors que nous sommes franchement éloignés de cette mouvance, j’en doute.
N’étant pas partisan du « tout ou rien » je ne suis malgré tout pas favorable à ce statut d’associé pour une question de cohérence. S’asseoir entre deux chaises qui, de plus, sont de natures différentes, n’est pas le plus confortable. Se réclamer historiquement du socle de la Réforme est chose évidente. Quant à l’attachement au réveil du 19e de quoi parle-t-on au juste ? Qu’entendons-nous par identité évangélique ? N’est-elle pas devenue multi plurielle ? Dans ces identités majoritairement présentes au CNEF je ne m’y reconnais pas. S’associer au CNEF c’est se risquer à un repli identitaire. Les convictions théologiques s’expriment librement au sein de la FPF, au CNEF elles s’affirment. Peu enclin à évoluer dans un esprit fédératif, il marque sa différence par une orthodoxie et une éthique unilatérale. Il ne parvient pas à maîtriser le bon dosage entre passion et raison. Je regrette que le CNEF n’ait pas su conserver cet espace ouvert qu’il offrait à son début par cette plate-forme, souple et fraternelle. Son institutionnalisation en a durci les traits. Enfin, est-il sage de saisir une main qui se refuse à celle de la FPF ? Car adhérer au statut d’associé, c’est accroître l’image déjà diffuse du protestantisme aux yeux des médias et des pouvoirs publics. Quant au nerf de la guerre, il ne sera pas sans conséquence pour l’Union. Est-ce le prix à payer pour s’associer à une composante évangélique discutable ? Pour ces raisons, au prochain synode, je voterai non. Quant à l’avenir «Wait and see».
Yves Pizant,
Pasteur de l'EEL de Saint-Jean-du-Gard
Pour une pleine adhésion
Des conflits de loyauté surgissent régulièrement, mais en général des solutions créatives et apaisantes sont trouvées. Depuis 2002, notre cotisation à la FPF a augmenté de près de 5000€. À ma connaissance, personne ne s’en est ému. Le nerf de la guerre n’est donc pas si sensible ! Quant à l’hypothèse d’une radicalisation, elle est peu probable puisque le CNEF s’est engagé à reprendre l’ensemble des missions de l’AEF et à s’insérer dans le réseau de l’Alliance évangélique européenne et mondiale.
Les enjeux ne sont pas là, mais plutôt dans notre positionnement dans le paysage protestant français. En adhérant à la FPF, nous avons fait le choix de l’ouverture et du dialogue. Pourquoi pas ? Toutefois, une ouverture qui s’adresse seulement à une fraction du protestantisme trahit en réalité une inflexion de nos convictions ou du moins de leur expression publique. Comment pouvons-nous accepter de nous asseoir à la table de discussion avec un libéral rejetant la mort sacrificielle du Christ et non avec un pentecôtiste parlant de seconde expérience spirituelle ? Il y a là un choix théologique difficilement soutenable. Je crains que le statut d’union associée ne soit pas une façon « d’en être autrement », mais une façon de « ne pas en être »… D’ailleurs, n’avons-nous pas nous-mêmes réclamé la création de ce statut spécial ? Cependant, mon souci principal se situe au niveau des Églises locales. Aujourd’hui le CNEF n’est certes pas connu, mais il est appelé à devenir une référence incontournable. Nombreux sont les évangéliques d’autres sensibilités qui sont venus se joindre à nos assemblées, apportant leur dynamisme et leur amour de Dieu. Le feront-ils encore, s’ils ont un doute sur la fermeté de nos convictions évangéliques ?
Frédéric Sépari,
Pasteur de l'EEL de Lyon