A quoi sert l'Église ?

Poser la question ainsi ne va pas sans un brin de provocation, car finalement c’est Dieu qui a créé l’Église, son utilité ne devrait donc pas prêter à contestation, au moins pour les chrétiens. Et puis poser la question de l’Église en termes d’utilité, n’est-ce pas se conformer au monde présent, aux idoles de la rentabilité et de l’efficacité ? Mais si ce dossier pose la question dans ces termes c’est parce que c’est de cette manière qu’elle se pose aujourd’hui ! Il faut donc y répondre, quitte à remettre la question en question ! Il y a une double remise en cause : interne aux Églises, par ceux qu’on pourrait appeler les déçus de l’Église, et une remise en cause par la société sécularisée et individualiste qui ne comprend même plus le pourquoi de l’existence même des Églises. Nous espérons que ce dossier vous donnera quelques pistes de réponse...
On trouve plus de 100 occurrences du terme ekklésia (dont la transcription en français a donné Église) dans le Nouveau Testament. On ne peut donc douter que la notion d’Église soit bien une notion biblique ! Cette synthèse biblique nous permettra de faire le point sur le sens et la vocation de l’Église. Ou, dit plus prosaïquement, de répondre à la question : l’Église, à quoi ça sert ?
Qu’est-ce que l’Église exactement ?
Quand le Nouveau Testament utilise le terme ekklésia, on peut l’entendre différemment selon les contextes. En général, il s’agit d’un usage local : « l’Église de Dieu, qui est à Corinthe » (1 Co 1:2), « l’Église des Thessaloniciens » (1 Th 1:1), etc. Mais à plusieurs reprises, le sens est manifestement plus large et déborde le cadre local : lorsque Jésus dit « sur cette pierre je construirai mon Église » (Mt 16:18), ou lorsque Paul déclare « Il a tout mis sous ses pieds et l’a donné comme tête, au-dessus de tout, à l’Église » (Ep 1:22).
Pour rendre compte de cette diversité d’usages, on a coutume de distinguer entre l’Église universelle et l’Église locale. L’Église universelle rassemble l’ensemble des croyants, sans aucune limitation, ni géographique, ni chronologique. L’Église locale rassemble en un temps et un lieu donné, les croyants, ceux qui se reconnaissent comme disciples de Jésus-Christ.
On pourrait donc dire que l’Église universelle ne « sert » à rien. C’est une réalité qui ne dépend aucunement de nous mais qui est le fait de Dieu. Qu’on le veuille ou non, dès le moment où l’on devient chrétien, on est intégré à l’Église universelle. Par contre l’Église locale « sert » à quelque chose, on pourrait dire qu’elle a une vocation confiée par le Seigneur. Elle s’efforcera d’être une expression visible et locale de l’Église universelle.
Une triple vocation
On pourrait parler d’une triple vocation de l’Église, un triple ministère, au sens de service.
- Un service envers Dieu : l’adoration
- Un service envers les chrétiens : la formation
- Un service envers le monde : la mission
Un service envers Dieu : l’adoration
C’est peut-être la première vocation de l’Église, à savoir glorifier Dieu. Il faut comprendre l’adoration dans un sens large. Elle s’exprime évidemment dans le cadre du culte adressé à Dieu, par les chants, les prières (cf. Ep 5:19-20) mais aussi dans tous les aspects de la vie de l’Église, selon le principe général proposé par l’apôtre Paul : « quoi que vous fassiez, faites tout pour la gloire de Dieu » (1 Co 10:31).
Un autre indice de cette vocation première peut être trouvé dans les différentes images de l’Église proposées par le Nouveau Testament. Si on considère les principales d’entre elles, on remarquera qu’elles ont toutes en commun de se définir par rapport à Jésus-Christ :
Le temple, l’édifice, dont Jésus-Christ est la pierre d’angle (1 Co 3:16, Ep 2:19-22)
Le corps, dont Jésus-Christ est la tête (1 Co 12)
L’épouse, dont Jésus-Christ est l’époux (Ep 5:21-33)
La famille, dont Jésus-Christ est le frère aîné (Rm 8:14-17, Ga 4:6-7)
Le peuple, dont Jésus-Christ est le roi (Ap 7:9, Ga 3 :28)
Si ces images sont des affirmations théologiques à propos de l’Église universelle, elles constituent des modèles pour les Églises locales. Et si ces métaphores ne tiennent que par leur référence centrale à Jésus-Christ, alors une Église locale ne pourra se conformer à ces modèles que dans la mesure où elle glorifie Jésus-Christ.
Un service envers les chrétiens : la formation
Cette exigence de formation, nous la trouvons dès l’envoi des disciples, dans l’ordre d’aller par tout le monde pour faire des disciples et les enseigner à garder les commandements du Seigneur (Mt 28:19-20).
De même, les quelques indications sur les rassemblements des chrétiens au temps du Nouveau Testament évoquent l’importance de l’enseignement des apôtres (Ac 2:42) et du souci de l’édification commune (1 Co 14:26, Col 3:16). C’est sans doute aussi le sens de l’expression utilisée par Paul à Timothée lorsqu’il définit l’Église comme « la colonne et l’appui de la vérité » (1 Tm 3:15). Il est à noter que dans ce contexte, l’enjeu n’est pas que théologique mais aussi éthique (« comment il faut se conduire dans la maison de Dieu »). La vérité est autant proclamée que vécue. L’Église locale est appelée à former des disciples, non pas des théologiens : la formation dont elle a reçu vocation ne peut être seulement théorique mais aussi pratique.
Un service envers le monde : la mission
Le même texte d’envoi des disciples est ouvertement missionnaire ! De même dans la version des Actes des apôtres : « Vous serez mes témoins à Jérusalem, dans toute la Judée, en Samarie et jusqu’aux extrémités de la terre » (Ac 1:8).
Cette vocation à la mission naît de la nature même du Royaume de Dieu, dont l’Église est l’ambassadrice. Il est appelé à grandir et à se répandre. Les paraboles du Royaume (Mt 13) sont significatives : si la semence n’est pas lancée, si elle n’est pas dans le champ du monde, si le filet n’est pas jeté, si la graine ne grandit pas, si le levain n’est pas joint à la pâte, comment le Royaume de Dieu grandira-t-il ?
Précisons que parler de la vocation à la mission pour l’Église, c’est parler de son témoignage dans le monde, de l’évangélisation, mais aussi de sa présence au monde, de la solidarité, du service, de l’amour pour le prochain.
Conclusion
Alors finalement, l’Église, à quoi ça sert ? À fournir un cadre pour permettre aux chrétiens de répondre à leur vocation, en s’inscrivant dans la triple vocation de l’Église, envers Dieu, envers les frères et sœurs et envers le monde. C’est un lieu de service, dans l’adoration, la formation et la mission. C’est une « maison » qu’il s’agit d’habiter et de faire vivre.
Vincent Miéville
Pasteur de l'EEL d'Avignon
À quoi ça sert l’Église ? Est-ce un vestige du passé ? Pouvons-nous répondre à la question pourquoi non seulement « aller à l’église » mais former une Église ?
En vue d’une prédication d’évangélisation sur ce sujet j’ai demandé aux membres de l’Église de Meulan de poser la question autour d’eux : « pour vous à quoi sert une Église ? Et si les Églises n’existaient pas que manquerait-il ? » Voici quelques unes des réactions recueillies et des extraits remaniés de la prédication dont le but était de fournir des éléments de réponse.
- Un édifice religieux, s’il venait à disparaître le clocher me manquerait…
- Un monument qui porte la trace des grands événements familiaux (baptême, mariage…)
- Un refuge pour ceux qui sont faibles, qui ne savent pas résoudre leurs problèmes par eux-mêmes…
- Un brassage de personnes venant de partout qui s’acceptent et se comprennent parce qu’ils croient en la même chose…
- Aujourd’hui il y a de moins en moins de curés, on s’y fait. Sauf quand le besoin se fait sentir. Il faut attendre…
Un édifice religieux
Dans notre pays de culture catholique, pour beaucoup de gens c’est d’abord un édifice religieux ! Pourtant quand Jésus et Paul parlent de l’Église ou des Églises, ils ne parlent ni d’édifices religieux, ni de clergé mais d’une communauté humaine rassemblée par la foi en Jésus. Le français permet de distinguer l’église-édifice avec un petit « e » et l’Église communauté avec un « E » majuscule. L’église, doit être un lieu ouvert où chacun peut entrer, croyant ou non, en recherche, ou chrétien déjà convaincu mais on doit appeler ceux qui entrent dans l’église à entrer dans l’Église comme communauté de foi au Christ.
Le lieu où l’on reçoit des sacrements ?
Cette importance donnée aux sacrements est excessive : Paul a dit « Christ ne m’a pas envoyé pour baptiser mais pour annoncer l’Évangile. » 1 Cor 1:17. Un prêtre délégué à l’œcuménisme me confiait qu’il pensait que beaucoup de catholiques prenaient l’eucharistie sans faire le lien avec la mort du Christ. C’est comme si les sacrements masquaient le Christ au lieu d’orienter vers lui.
Le clergé ?
Une autre réponse l’Église c’est le clergé : c’est le curé, espèce en voie de disparition, ce qui n’est pas grave, sauf quand on en a besoin ! Là encore cette réponse passe à côté de l’Église comme communauté. Le pasteur ou le prêtre n’est pas l’Église. Mais l’Église n’est pas non plus un mollusque déstructuré. C’est Dieu qui donne à l’Église des pasteurs et enseignants comme le dit Paul dans sa lettre aux Éphésiens pour « former ceux qui appartiennent à Dieu. » (Ep 4:12 trad. Parole de Vie).
Un refuge pour les faibles ?
L’Église : « un refuge pour les faibles » j’ai trouvé cette réponse très pertinente ! Jésus a dit qu’il n’était pas venu pour les bien-portants mais pour les malades. L’Église a donc quelque chose d’un hôpital. Encore faut-il se reconnaître faible … Pour prendre un problème « au hasard » je ne peux pas le régler tout seul celui que me pose la mort mais je crois que le Christ l’a réglé pour moi ! C’est d’ailleurs souvent à l’occasion d’obsèques que des personnes qui se sont éloignées reprennent contact avec l’Église. L’Église c’est la communauté rassemblée par l’Esprit du Christ ressuscité dans l’espérance de la victoire sur la mort : C’est d’ailleurs la première chose que dit Jésus sur elle : « je construirai mon Église, et la puissance de la mort ne pourra rien contre elle. » (Évangile de Matthieu 16:18 trad. Parole de Vie).
Une création de Dieu
Quelqu’un d’autre dit que l’Église c’est : « Un brassage de personnes venant de partout qui s’acceptent et se comprennent parce qu’ils croient en la même chose ». Cette réponse décrit bien l’Église comme une communauté de gens unis par la même croyance en dépit de leur diversité. Mais il y manque une définition de cette croyance, on pourrait dire la même chose d’un syndicat ou d’un parti politique (quoique…) Il y manque un élément essentiel : Dieu. L’Église c’est comme la pomme de terre ! Ce n’est pas une invention, c’est une découverte ! Parmentier n’a pas inventé la pomme de terre, il l’a fait découvrir aux Français. Ce ne sont pas des hommes qui ont inventé l’Église, c’est Dieu ; en revanche, nous qui avons découvert l’Église, nous pouvons comme Parmentier la faire découvrir aux autres !
Comment faire découvrir ce qu’est vraiment l’Église ?
Comment faire découvrir ce qu’est vraiment l’Église à nos contemporains ? En la vivant ! Luc nous décrit ce qu’est l’Église vivante : « Ils persévéraient dans l’enseignement des apôtres, dans la communion fraternelle, dans la fraction du pain et dans les prières. » Actes 2:45. Une communauté qui ne se nourrirait plus de l’enseignement des apôtres, mais des idées du pasteur ou de trucs pour le développement personnel etc. serait peut être attirante mais ne serait plus l’Église. Une communauté qui ne prierait plus, qui ne vivrait plus une communion fraternelle qui se manifeste concrètement par le soutien et l’encouragement mutuels mais aussi par l’avertissement fraternel et le pardon (Mt 18:15-35) ; ne mériterait plus le nom d’Église ! Tous ces signes de la véritable Église nous les vivons mais, reconnaissons-le honnêtement, souvent bien imparfaitement. Alors ne nous contentons pas de la médiocrité mais prions Dieu qu’il accorde à son Église un souffle nouveau pour que le monde la voie et qu’il croie.
Luc Olekhnovitch
Pasteur de l'EEL de Meulan
« Je lis ma Bible, je prie le Seigneur et cela me suffit. À quoi peut bien servir l’Église ? » Ces propos désabusés, plusieurs fois entendus, couvrent souvent une aversion coupable pour tout engagement communautaire, mais traduisent parfois une déception véritable qui n’a pas été surmontée. Après une implication forte dans la vie de l’Église, tel frère ou telle sœur a été témoin, sinon victime, de tensions qui ont dégénéré en divisions. Pour se protéger, cette personne s’est retirée soit en quittant l’Église locale soit en réduisant au minimum son implication spirituelle et émotionnelle. Pour justifier cet éloignement, elle met donc en question l’utilité de la communauté. Ce pragmatisme rejoint l’air du temps. Mais l’importance de l’Église se mesure-t-elle à son utilité ou à son efficacité ?
Une affaire d’amour
A mon sens, la question de l’utilité de l’Église traduit une vision erronée de l’Église quand c’est la première question qui est posée à son endroit. Imagine-t-on des fiancés ou des conjoints s’interroger sur l’utilité de leur relation ? Quand l’amour délaisse le langage de l’admiration, de l’envie de plaire et du don de soi pour emprunter celui des intérêts immédiats et de la seule utilité, ou il se meurt ou il n’a jamais réellement existé.
Ce qui est significatif, c’est que la Bible compare fréquemment la relation entre Dieu et son peuple à l’amour entre un mari et sa femme. Le prophète Ésaïe met par exemple ces mots dans la bouche du Seigneur : « ton Dieu dit : Est-ce que quelqu’un peut vraiment rejeter la femme qu’il a choisie quand il était jeune ? Je t’ai abandonnée très peu de temps. Mais, avec une grande tendresse, je veux te reprendre. » (Es 54:6-7, PDV). L’apôtre Paul, quant à lui, est si convaincu que l’amour conjugal est une parabole vivante des liens qui unissent le Christ à l’Église qu’après avoir parlé de l’amour entre époux (Ep 5:31), il a cette conclusion : « ce mystère est grand, je dis cela par rapport à Christ et à l’Église » (v. 32). L’union conjugale est donc un modèle de l’union de l’Église avec et en Christ.
Si à cela vous ajoutez que l’amour du Christ pour son Église est infiniment plus fort et plus parfait qu’aucun amour d’homme pour sa femme, alors vous comprenez que l’Église n’est pas une question d’utilité mais d’amour dans le sens le plus profond du terme. Et, à moins d’avoir perdu la flamme de votre amour, vous ne dites pas à celui qui vous a aimé au point de donner sa vie et qui vous précise tout au long des pages de sa révélation qu’il a fait de vous un peuple : « Une Église, mais à quoi ça sert ? » Vous comprenez ce qu’il y a de déplacé et même d’inquiétant dans une interrogation aussi triviale.
L’Église n’est pas d’abord le lieu d’un faire, mais d’un laisser faire, le lieu où nous sommes aimés par le Christ et où nous nous abandonnons à cet amour.
Une invention redoutable
Ceci dit, la question de l’utilité de l’Église n’est pas illégitime. Le tout est de savoir si nous sommes prêts à entendre la réponse qu’apporte l’Écriture. Lorsque j’ai posé la question aux membres d’une communauté que je visitais, j’ai obtenu des réponses variées. Les uns m’ont dit que l’Église était là pour évangéliser ; d’autres, pour enseigner la bonne doctrine ; d’autres encore, pour adorer Dieu ; et presque tous, pour leur faire du bien. Mais personne n’a pensé à indiquer qu’elle était aussi là pour les remettre en question, les former et les transformer.
Ce à quoi je pense ici, c’est à ce que Paul dit quand il écrit : « le Christ a aimé l’Église est s’est livré lui-même pour elle afin de la sanctifier après l’avoir purifiée par l’eau et la parole. » (Ep 5:26) John Stott décrit cette sanctification comme un « processus présent par lequel Christ rend son épouse sainte dans son caractère et sa conduite par la puissance de l’Esprit qui habite en elle » (1). Un processus d’autant moins superflu que le but du Seigneur est de préparer une Église « pleine de gloire, sans tache, sans ride, sans aucun défaut... » (v. 27, PDV). Autant dire qu’il y a du travail, car selon l’expression du même auteur, « sur terre, l’Église est souvent vêtue de haillons et de loques, elle est souillée et laide, méprisée et persécutée » (2). Sans l’œuvre exigeante de l’Esprit en nos cœurs, sans accueil des autres avec leur richesse bienfaisante et leurs manies irritantes, sans apprentissage du pardon, il n’y a pas de vie d’Église qui vaille la peine - surtout d’Église digne de celui qui l’a aimée au point de donner sa vie pour elle. Comme le dit un autre auteur dont j’apprécie la lucidité et la qualité de l’écriture, « l’Église est une redoutable invention » (3).
Un lieu d’espérance
La sanctification dont nous venons de parler conduit à ajouter immédiatement qu’on ne peut réduire l’Église à la dimension présente. En effet, tout l’enjeu de cette transformation coûteuse et de ces ajustements douloureux, c’est un rendez-vous divin à venir qui nous introduira à la félicité éternelle : le Seigneur veut faire paraître devant lui une Église glorieuse, sainte et sans défaut (Ep 5:27).
Cette perspective est propre à modifier toute notre vision présente. Ce qui est difficilement supportable quand nous n’en voyons pas la fin devient acceptable quand nous savons qu’une autre réalité nous attend. C’est toute la différence qu’il y a par exemple entre les douleurs d’une maladie incurable et celles d’un accouchement. Également intolérables, leur issue fait toute la différence. C’est ce qui explique qu’une femme finit généralement par oublier les douleurs de l’accouchement pour se lancer dans l’aventure d’une nouvelle grossesse. Ce qui fait la différence, c’est l’absurdité qu’il y a à souffrir pour mourir et le sens qu’il y a à souffrir pour donner la vie. Ainsi la vie de l’Église, souvent décevante, parfois blessante, toujours exigeante, reste pleine de sens car elle est préparation à une réalité plus glorieuse, l’entrée dans la présence bénie et éternelle de note Seigneur. Et ce sens a un nom en théologie, c’est l’espérance.
Or quel est le lieu par excellence où se nourrit, se chante, se proclame l’espérance, sinon l’Église ? Vouloir réduire l’Église à sa seule utilité immédiate, c’est lui enlever une dimension vitale pour notre foi.
Quand votre pasteur vous décevra, qu’un frère ou une sœur vous blessera, que votre Église vous paraîtra mal en point ou que l’épreuve vous donnera envie de la quitter, souvenez-vous qu’elle ne vaut pas pour son utilité mais pour le prix que le Seigneur a payé pour la faire naître et la faire croître. La fuir n’est pas une solution et surtout c’est oublier que le Seigneur ne vient pas seulement vous chercher vous seul avec votre Bible et votre piété, mais nous ensemble avec notre amour imparfait dont il se charge de gommer taches et rides pour que le banquet soit une vraie fête.
Étienne Lhermenault
Pasteur de la FEEB
(1) John Stott, La Lettre aux Ephésiens, Mulhouse, Grâce et Vérité, 1995, p. 225.
(2) Ibid.
(3) Rob Parsons, Ce que j’aurais aimé apprendre plus tôt, St Légier (Suisse), Emmaüs, 2001, p. 66.
Originaire d’Haïti, le tremblement de terre qui a dévasté le pays m’a permis d’expérimenter la mise en pratique de l’amour des frères et sœurs de l’Église évangélique de Meulan. Comment garder le silence et ne pas témoigner face à de tels élans de solidarité, de générosité, de ces chrétiens ?
J’ai encore des frissons en pensant à la façon dont l’Église avait manifesté son amour au peuple haïtien. Le peuple haïtien est un peuple qui prie. Certaines personnes dans les média évoquaient la malédiction et le fatalisme d’un peuple qui continue à lever les yeux vers les lieux très hauts au milieu de milliers des cadavres et des décombres. Elles l’ont fait sans avoir la moindre idée que la foi dans les promesses de notre Seigneur est le meilleur choix dans les moments les plus difficiles. Nous comptons sur lui pour sécher les pleurs et reconstruire ce pays.
Fatigué, abasourdi par ces mauvaises nouvelles, j’avais bien du mal à me rendre à l’Église ce dimanche-là, mais ne connaissant nul autre endroit où je pourrais mieux me sentir, je me suis décidé à vaincre le doute qui m’accablait en allant participer au service de l’Église. Et croyez-moi, je n’en suis pas ressorti comme quand j’étais entré. J’étais fortifié et transformé par l’amour manifesté par les frères et sœurs de l’Église.
Culturellement, les Haïtiens pleurent quand ils sont tristes, et font la fête quand ils sont dans la joie. Des frères et sœurs de l’Église, pendant le culte dimanche suivant le désastre, ont pleuré comme nous les Haïtiens ; ils nous ont aidés et continuent à nous soutenir dans la prière.
Voilà l’exemple d’une Église unie dans la douleur des uns et des autres, une Église responsable, qui s’engage dans les bons comme dans les mauvais moments. À travers un chant, une prière, une méditation de la Parole, l’Église a su trouver les mots justes, les éléments de réponse que j’attendais à mes multiples interrogations en effervescence au plus profond de mon être après l’hécatombe. L’Église a aussi répondu par notre frère Michel Bénazech qui a organisé l’envoi d’un container pour Haïti.
Amour, joie, bonheur et amitié, l’Église sert souvent à apporter l’espoir, la lumière dans les ténèbres de la douleur et de la misère.
Pour moi une Église sert aussi à encourager les membres à progresser dans la foi et la connaissance de la parole de Dieu. En tout cas, c’est ce que je vis depuis ma participation à la formation biblique Aventure Formation encadrée par notre sœur en Christ Marie-Claude Saout. Ce programme apporte beaucoup dans ma vie spirituelle rythmée, de bas et de hauts dans la recherche de la compréhension et de l’approfondissement de la parole de Dieu.
Aujourd’hui, il devient un devoir pour moi de lire et fouiller dans la Bible presque quotidiennement, pour avancer avec les autres frères et sœurs engagés dans cette merveilleuse aventure qui va parfaitement dans le sens de 2 Timothée 3:16-17 : « Toute Écriture est inspirée de Dieu et utile pour enseigner, pour convaincre, pour redresser, pour éduquer dans la justice, afin que l’homme de Dieu soit adapté et préparé à toute œuvre bonne. »
Ernso Joachim
Membre de l’EEL de Meulan, étudiant d’Aventure-formation
L’Église évangélique libre de Meulan a vécu en 2002 un drame avec l’accident de Nathalie Donay, renversée par une voiture sur un passage piéton alors qu’elle se rendait à l’étude biblique au presbytère. Aujourd’hui Nathalie est tétraplégique, dépendante et ne parle pas. Elle sourit cependant et peut bouger un bras suite à une prière avec onction d’huile. Luciana, sa mère, a suivi une formation d’auxiliaire de vie pour pouvoir s’occuper d’elle et elle l’a reprise chez elle. Beaucoup de frères et de sœurs des Églises de l’Union ont prié et me demandent encore des nouvelles. Qu’ils en soient ici remerciés.
Tu m’as dis un jour : « je vais à l’Église pour Dieu ! » Que voulais-tu dire ? Je sais que tu étais en rupture d’Église et que c’est Nathalie qui est venue la première dans notre Église.
Quand je vais au culte, c’est pour Dieu, pour entendre sa Parole, me nourrir, chanter, me réjouir avec les frères et sœurs avec qui nous partageons la même foi. Je venais d’une Église trop fermée, intolérante. Comme j’étais en cours de séparation d’avec mon mari, je sentais que les chrétiens me jugeaient sans s’intéresser à ma situation et à celle de mes deux filles. Ce qui m’a frappée en arrivant dans l’Église de Meulan, c’est l’accueil et surtout pas de jugement. On ne m’a pas sauté dessus, sinon je ne serai pas revenue. La prédication portait sur l’amour de Dieu. C’est là que j’ai vraiment compris que Dieu m’aime et que ce que les autres pensent de moi n’a pas d’importance. C’est de ce dont j’avais besoin, de l’amour, pas de jugement.
En novembre 2002, Nathalie, 28 ans, a été renversée juste devant le lieu où allait être construit le temple. Tu aurais pu nous dire après l’accident : ne construisez pas le temple à cet endroit ! Tu nous as plutôt dit le contraire ! Pourquoi ?
Parce que j’avais l’impression que c’était comme une attaque. J’ai senti qu’il ne fallait pas se laisser abattre, qu’il fallait être plus fort que le mal. Plusieurs ont vu Nathalie blessée. Vous étiez découragés et choqués, d’autant que Nathalie venait de passer la journée pour aider à la vente du SEL. Je vous ai dit : « il faut foncer » !
Qu’est ce que l’Église t’a apporté au moment de l’accident ?
Heureusement que vous étiez tous là, je suis sans famille ici. On s’est senties portées, Linda et moi, par l’union de prière et l’accompagnement quotidien. Vous m’avez toujours accompagnée pour aller à l’hôpital. Pour les problèmes administratifs, j’ai eu de l’aide et on s’intéressait à nous, on me demandait des nouvelles. Partout des chrétiens ont prié, je suis même tombée sur un Anglais dont l’Église à Douvres priait pour Nathalie !
Et aujourd’hui que t’apporte l’Église?
L’Église est toujours présente, il y a des personnes pour m’aider dès que j’en ai besoin. À l’épreuve s’ajoutent les difficultés d’indemnisation ; même si l’assurance a payé rapidement un appartement et son aménagement pour recevoir Nathalie, j’attends encore la rente d’indemnisation qui me permettra de payer ses frais de maintien à domicile.
Sans l’Église je n’aurais pas eu la force, ce n’était pas soutenable, ni pour moi, ni pour Linda qui est fragile, qui est mieux aujourd’hui et bien intégrée dans l’Église.
On s’interroge souvent sur l’utilité d’une institution (quelle qu’elle soit), parce qu’elle frappe toujours, à première vue, par les lourdeurs et les conservatismes qu’elle génère. Mais celui qui tente d’agir à distance des institutions comprend rapidement les ressources dont il se prive. Imaginez, par exemple, que vous deviez chaque mois décider avec quelle fréquence, quel jour, à quelle heure, en quel lieu et avec qui vous célébrerez le culte. Cela vous fatiguera rapidement.
Une institution
L’Église en tant qu’institution a cristallisé un certain nombre de pratiques qui sont le résultat d’un apprentissage collectif. Les règlements intérieurs, les recueils de chants, les modes d’organisation du culte sont des supports qui font gagner un temps considérable. Dans chaque Église un certain nombre d’habitudes sont purement arbitraires, mais elles fournissent un cadre de base à partir duquel il est plus facile d’agir. Ces routines et ces choix de long terme libèrent les énergies pour s’occuper d’autre chose.
Les structures d’autorité et de division du travail que l’Église a développées peuvent heurter certains. Il est juste de les questionner de temps en temps. Mais dans le quotidien elles simplifient beaucoup de décisions. Imaginez la vie d’Église s’il fallait faire, à la fin de chaque culte, une assemblée générale qui, non seulement se substituerait au travail du conseil, mais devrait également décider de tout ce qui relève des commissions (école du dimanche, repas communautaire, travaux, ménage, groupe de jeunes, etc.). Bref, l’utilité de l’Église est d’abord d’être une institution comme les autres.
Un corps : celui du Christ
Mais bien sûr elle n’est pas seulement une institution comme les autres.
Dans le Nouveau Testament, il y a une insistance particulière sur le fait que l’Église est un lieu particulier où se développent des relations spécifiques et qu’elle doit être, par son fonctionnement, le « corps du Christ ».
Cette dimension du corps du Christ est explicitée de plusieurs manières :
D’abord par les multiples commandements formulés sur le mode « les uns… les autres » qui montrent que la réciprocité est le socle de base sur lequel ce groupe est construit.
Cette réciprocité est explicitée dans le cas particulier de ceux à qui une responsabilité est confiée et qui doivent trouver un équilibre entre ce que le groupe leur donne et ce qu’ils donnent au groupe : le groupe les met en avant et ils rendent service au groupe.
Ensuite les hiérarchies sociales qui prévalent hors de l’Église sont abolies dans l’Église. Ce qui fait la valeur d’un être est son amour pour les autres et non pas sa richesse, ses diplômes, ses relations ou son bagout.
D’un point de vue économique, l’Église repose sur la générosité libre de ses membres à l’image de la générosité du Christ qui s’est donné pour eux.
Ce corps, dans sa structuration, est un support essentiel à la foi de chacun des membres. C’est là que chacun peut expérimenter et mettre en œuvre, en premier lieu, la vie nouvelle qu’il est appelé à vivre. C’est là, ensuite, qu’il peut se ressourcer et repartir de l’avant, afin de pouvoir continuer à marcher, au sein d’un monde qui vit avec une autre logique, en nouveauté de vie. C’est à cela que sert l’Église.
Frédéric de Coninck, sociologue
Mais à quoi sert l’Église ? Vaste question et de plus, embarrassante. En effet, dire que l’Église « sert » à quelque chose, c’est sous-entendre qu’elle doit me servir.
Un objectif
Pourtant, dans le Nouveau Testament, l’Église c’est moi, disciple de Jésus, avec les autres, disciples de Jésus. L’apôtre Paul, dans l’épître qu’il adresse aux Éphésiens, au chapitre 4 (verset 13), donne un résumé de l’objectif de la vie chrétienne : arriver à l’état d’adulte à la taille du Christ dans sa plénitude. Il affirme aussi que les dons faits par Dieu à ses enfants sont le moyen pratique pour atteindre l’objectif. Ainsi, c’est la pratique des dons reçus par chaque chrétien, en faveur des autres chrétiens, qui permet à chacun de devenir ce qu’il est appelé à être, un « petit Christ ». Lorsque cela est pratiqué, l’Église est le lieu privilégié qui révèle Dieu au monde.
Un exemple
Je me rappelle le désespoir de cette jeune intellectuelle mariée à un homme public. Sa vie n’avait pas de « goût », pas de sens. Il lui semblait qu’elle était indigne de l’amour de son conjoint, de ses enfants, qu’elle ne servait à rien sinon à créer des problèmes. Cela faisait plusieurs années qu’elle était liée à deux couples de l’Église, qu’elle connaissait suite à des études universitaires vécues en commun. De temps à autre elle venait aux activités organisées par l’Église, mais sans conviction, simplement par amitié. Puis un jour, elle a entendu parler du cours Alpha et s’est décidée à le suivre. À notre surprise, ce qu’elle avait entendu depuis plus de 10 années est soudainement devenu vérité pour elle. Sa vie en a été bouleversée, elle est née à la vie. La fidélité de ces deux couples, dans le partage, l’accueil et l’affection, lui a permis de s’ouvrir à la vie de Jésus. Ils n’ont pas cherché à l’endoctriner, mais simplement à être à ses côtés, à être porteurs du Christ pour elle, souvent simplement par leur présence. Aujourd’hui, elle est baptisée et a été, durant plusieurs années, la cheville ouvrière du cours Alpha dans cette communauté. D’une femme courbée, elle est devenue une femme debout, d’une personne sans avenir, elle est devenue fille de Dieu.
Un espace étrange
Alors, oui, l’Église, pour moi, est cet « espace » étrange dans lequel je vis des relations étonnantes, avec Dieu, et avec les autres qui, comme moi, le cherchent, le désirent et l’adorent. Elle est ce lieu dans lequel je vois des vies, dont la mienne, transformée par la grâce de Dieu. Si le cadre institutionnel m’aide à vivre ces relations, sa vocation n’est pas d’être une institution, mais plutôt un corps vivant dont la forme change et se manifeste différemment d’un lieu à l’autre, mais dont le but reste le même : me faire advenir, avec les autres disciples du Christ, à l’état d’adulte, à la taille du Christ dans sa plénitude. Ce but ne peut être atteint que si j’apporte aux autres ce que je reçois de Dieu et si j’apprends à accueillir ce qu’ils m’apportent de ce qu’ils ont reçu de Dieu. Lorsque cet échange, ce partage, se produit, le but se réalise, et même partiellement, se manifeste au monde. Alors le Dieu créateur et sauveur est glorifié et révélé au monde. Alors la bonne nouvelle de Jésus-Christ n’est plus affirmation théologique, mais devient bonne nouvelle pour celui qui l’accueille. À mon sens, l’Église sert à cela !
Flavien Negrini
Pasteur de l’EEL de Poitiers
Les livres sur l’Église ne manquent pas. Ils ne se demandent pas tous à quoi sert l’Église, en tout cas pas directement, mais ils apportent pourtant souvent leur propre réponse à cette question.
Traditionnels
Les deux petits livres de Marc Dever, L’Église intentionnelle et L’Église : un bilan de santé (Clé/Sembeq, 2007 pour le premier, 2009 pour le second ; respectivement 256 et 112 p.), se proposent de travailler la question du fonctionnement de l’Église et son développement. Ils veulent s’inscrire dans les débats actuels sur l’identité de l’Église et en particulier sur son rapport à la société. Néanmoins, l’approche est plutôt interne. Si l’Église est ce qu’elle doit être, alors, semble-t-il, son rapport à la société se définira tout seul. Ces ouvrages constituent en fait une sorte de manuel de vie d’Église qui traite des sujets classiques que sont la prédication, la discipline, le culte, les sacrements, les responsables, etc. Contre d’autres ouvrages qui proposent de révolutionner le fonctionnement d’une institution supposée dépassée par les événements, l’auteur campe sur une position traditionnelle : l’Église ne sert à rien si elle n’est pas fidèle à l’Évangile ; la fidélité à l’Évangile induit un certain fonctionnement ; ce fonctionnement, et c’est là que beaucoup voudront débattre avec l’auteur – voire le contester fortement sur tel ou tel point – est notamment marqué par une discipline assez stricte, par un leadership assez fort, et par des éléments qui relèvent moins de la fidélité à l’Évangile que de la fidélité à une certaine culture évangélique (par exemple sur l’autorité du pasteur, les rôles respectifs des hommes et des femmes, etc.). Néanmoins, ceux qui n’ont pas peur d’entendre des voix discordantes et qui ont envie de débattre ajouteront ces deux livres à leur réflexion sur l’Église.
En débat
David Brown, en revanche, dans ses différents ouvrages et en particulier dans son tout dernier n’a pas peur d’entrer en débat avec la culture. Le titre du livre est étonnant : « Servir à nos Français ». Le défi de l’Église émergente (Farel, 2009, 271 p.). « Servir à nos Français » est une formule de l’Institution chrétienne de Calvin (rappelons que le livre est paru l’année anniversaire de Calvin). L’Église sert également à témoigner de l’Évangile (les auteurs sont d’accord sur ce point), mais elle ne peut témoigner, et donc ne sert à rien, si elle n’allie pas la fidélité à l’Évangile – qui fonde son identité – d’un côté, à l’accueil de ceux qui cheminent vers la foi, ainsi que de ce que le monde a de bon, d’un autre côté. Pour que l’Église soit fidèle à l’Évangile, il ne suffit pas qu’elle affirme vigoureusement sa foi (même si ce n’est pas interdit, bien au contraire !), mais il faut aussi qu’elle cherche à se faire comprendre, qu’elle soit véritablement « humaine », notamment au sens relationnel. Le livre est agréable à lire, car illustré par des exemples et des interviews. Il dialogue avec le courant de « l’Église émergente », mais ne s’arrête pas trop sur ce qui est un courant de pensée très américain. Il cherche au contraire à voir ce qui « émerge » en France. Il n’a pas peur de faire de la théologie, abordant la question du royaume de Dieu et de la « nouvelle perspective » sur Paul. Bref un ouvrage assez éclectique, dont la forme même laisse supposer que vivre l’Évangile et en témoigner – ce à quoi sert l’Église – peut prendre diverses formes, relève d’un projet riche en possibilités et nécessite une certaine créativité.
Christophe Paya
Pasteur détaché des EEL, professeur de théologie pratique à la Faculté libre de théologie évangélique de Vaux-sur-Seine