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Battre en retraite…

reflexion2Oui, je suis allé défiler contre la réforme des retraites. Je ne conteste pas que l’allongement global de la durée de vie en France nécessite un allongement (ou plutôt, un « déraccourcis-sement ») de l’âge du départ en retraite, mais je trouve cette mesure hypocrite tant qu’on donnera une « prime à la casse » aux quinquagénaires dont on veut se débarrasser prématurément. On pourrait s’étonner qu’un travailleur de l’âge du président de la République soit considéré comme « vieux » alors qu’en politique, il passe pour « jeune ».

Un âge ingrat

Sans doute le dopage de la politique est-il beaucoup plus motivant que les travaux pénibles, stressants, voire suicidogènes : les gens vont au boulot à reculons parce que tout, absolument tout, y compris les hôpitaux, les écoles, l’aide sociale à l’enfance, etc., est soumis à l’impératif de rentabilité. L’État en arrive lui-même à corrompre ses propres fonctionnaires en leur gratifiant des primes, alors qu’un serviteur de l’État (préfet, proviseur…) est là pour appliquer la devise suivante : « …quand vous avez fait tout ce qui vous était ordonné, dites : Nous sommes des serviteurs quelconques. Nous avons fait seulement ce que nous devions faire. » (1) Le travail devient de plus en plus déshumanisé : « C’est pourquoi le plus grand parti de France, écrit Jacques Julliard, […] c’est celui qui transcende toutes les idéologies, c’est le parti du temps libre. La vraie vie commence à 60 ans ! Nous sommes entrés dans la civilisation de l’otium [« loisir » en latin « otium » a donné oisiveté]. » (2)

L’âge d’or ?

Rien de nouveau sous le soleil. Déjà, Sénèque, qui fut le précepteur de Néron et le contemporain du Christ, écrivait ces lignes qui ne manquent pas de sel : « La plupart des hommes disent : ‘À cinquante ans, j’irai vivre dans la retraite ; à soixante ans, je renoncerai aux emplois.’ Et qui vous a donné caution d’une vie plus longue ? Qui permettra que tout se passe comme vous l’arrangez ? N’avez-vous pas honte de ne vous réserver que les restes de votre vie, et de destiner à la culture de votre esprit le seul temps qui n’est plus bon à rien ? N’est-il pas trop tard de commencer à vivre lorsqu’il faut sortir de la vie ? Quel fol oubli de notre condition mortelle… » (3) À la même époque, l’apôtre Jacques avertissait ses lecteurs qu’ils ne savaient pas de quoi l’avenir serait fait : « Vous êtes en effet une vapeur qui paraît pour un peu de temps et qui ensuite disparaît. Vous devriez dire, au contraire : ‘Si le Seigneur le veut, nous vivrons et nous ferons ceci ou cela.’ » (4)

Rêves à tous les âges

La vraie question posée par les retraites, c’est celle du sens de notre activité. Le rêve de grandes vacances bien méritées est un leurre et, nous le savons bien, les retraités les plus heureux ne sont pas ceux qui attendent leurs allocations en ingurgitant des heures de télévision (certains n’ont hélas guère d’autre possibilité) mais ceux qui œuvrent bénévolement au service de leur prochain. Le camping-car, les voyages aux antipodes, ou l’inaction, ce n’est pas la vraie vie. C’est même trop souvent le début de la désillusion des couples qui découvrent qu’ils s’ennuient ensemble. Il ne faut pas attendre, comme Bismarck, que les gens soient à l’âge de mourir pour leur accorder la retraite pour laquelle ils ont cotisé. Mais il ne faut pas davantage entretenir le rêve que le labeur serait l’enfer auquel succéderait le paradis des rentiers. Le paradis, c’est ensuite, et ça se prépare sans attendre la retraite…

Philippe Malidor

(1) Luc 17:10

(2) « La vie commence à 60 ans », Le Nouvel Observateur du 21 octobre 2010. À 77 ans, Julliard a quitté l’Obs pour prolonger sa carrière dans Marianne. Quand on fait un boulot passionnant, on ne s’arrête jamais.

(3) Sénèque : De la brièveté de la vie, III, 5

(4) Jac. 4:14-15