Oeil pour oeil
A l'heure où j'écris ces lignes, un grand quotidien du soir titre une fois de plus sur le conflit israëlo-palestinien. Il y a eu 46 morts ces dernières 24 heures qui sont ainsi les plus sanglantes depuis 14 ans.
Depuis des semaines, la situation s'envenime petit à petit. Il a suffi de quelques personnes pour anéantir les efforts de paix de beaucoup. Chaque attentat suscite une riposte qui justifie l'attentat suivant. On frappe fort, tuant les hommes et détruisant les symboles. Tout cela encourage les opérations kamikazes en représailles des représailles. De part et d'autre, la peur et la souffrance accentuent la haine
Ce scénario, nous l'avons déjà vu dans les Balkans et en de nombreux endroits du monde. Et, en réfléchissant un peu, nous pouvons également l'observer, autour de nous, dans bien des relations humaines. La violence engendre la violence qui se nourrit sans cesse des violences subies. L'autre n'a plus de visage. Il n'est plus une personne, mais simplement le membre de sa nation ou de son groupe. Il n'a que cette identité collective que donne la haine ou la peur.
Beaucoup justifient leur comportement par la loi " il pour il, dent pour dent " (Ex 21.24). L'action de l'ennemi justifie leur action. Il faut d'abord rappeler que ce principe, appliqué selon son esprit, avait comme premier objectif de limiter la violence en proportionnant strictement la punition dans le cadre de la justice. Il n'avait rien à voir avec ce cercle proprement infernal de la terreur qui ne sert qu'à renouveler et à augmenter régulièrement la violence.
Mais d'autre part, Jésus a opposé à ce principe celui de la non-résistance à qui nous veut du mal et de la joue droite tendue à celui qui nous frappe la gauche (Mt 5.38-42). Qu'est-ce que cela peut vouloir dire ? D'abord que Jésus était réaliste. Il savait que " ceux qui se serviront de l'épée mourront par l'épée " (Mt 26.52) et que le cercle sans fin de la vengeance et des représailles - il pour il - finira par rendre le monde aveugle. Il propose de sortir du cycle en entrant en relation avec l'autre, en le regardant, en prenant et en assumant sa violence sans qu'il soit abaissé ou humilié.
On trouvera sans doute que le pari est risqué. Et c'est vrai. La parole comme l'exemple de Jésus nous le rappellent. Mais qui oserait prétendre que la réponse agressive est elle-même sans risques ? Toute l'histoire des hommes nous prouve le contraire. Il est cependant sans doute plus facile de mourir en tuant, les armes à la main, que de risquer sa vie en refusant de tuer. Mais combien de morts faudra-t-il avant de renouer la relation ?
Il existe pourtant d'autres chemins. Dans bien des pays, des chrétiens, des Eglises sont des ponts entre les peuples et les communautés, aident les ennemis héréditaires à se rencontrer, à devenir, les uns pour les autres à nouveau des visages. C'est sans doute leur vocation particulière, mais ne sommes-nous pas tous appelés, là où nous sommes, à devenir aussi des artisans de paix ? Quel est notre regard sur ceux qui nous entourent, dans la famille, au travail, dans l'Eglise peut-être ? Regarder l'autre - même celui qui devient mon ennemi - chercher à lui parler et à le comprendre au lieu de le classer sans appel dans des catégories. L'amour dont parle l'Evangile serait-il sans conséquences dans la vie ? Celui qui agit ainsi, nous dit Jésus, est fils de Dieu (Mt 5.9, 44-45). Il devient signe de son amour pour le monde et il arrive même que cela porte des fruits dans notre histoire.
Louis Schweitzer
pasteur de la FEEB