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Neuroscience sans conscience

L’étude du cerveau par les neurosciences est à la mode. La revue Science&Vie titrait « D’où vient notre sens moral ? »1 et donnait clairement comme réponse : il est localisé dans le cerveau ! En fait de localisation, quand un expérimentateur pose un problème moral à un sujet, il observe, par imagerie magnétique, que plusieurs zones du cerveau sont activées ; impossible donc de circonscrire précisément le sens moral.

Que le cerveau soit fait pour permettre l’exercice du sens moral, on le conçoit ; ce qui fait problème, c’est quand un neurobiologiste comme Jean-Pierre Changeux appelle de ses vœux une « neuro-éthique », une éthique basée sur le fonctionnement du cerveau : « Une meilleure connaissance du cerveau devrait permettre une meilleure éducation de l’individu et lui permettre de faire de meilleurs choix dans la vie. »
En quoi le simple fait de connaître mon cerveau me permettrait-il de m’améliorer moralement ? Mon cerveau peut-il me donner des règles morales ?
En fait les neurosciences ne peuvent pas déboucher sur une éthique mais sur une pharmaceutique, ou sur de la neurochirurgie ! C’est à la fois leur intérêt et leur danger. Intérêt : elles peuvent permettre la mise au point de traitements pour les maladies du cerveau ; danger : réduire les problèmes moraux et sociaux à des problèmes médicaux. France Quéré, éthicienne protestante qui a été membre du Comité consultatif national d’éthique, remarquait déjà que sous leur influence « le bien et le mal tendent à quitter le terrain de la morale pour se placer sous la coupe de la pathologie » Il est dangereux de confondre le registre du pathologique et le registre moral. Un rapport de l’Insem, « Troubles de conduite chez l’enfant et l’adolescent », a suscité une vive inquiétude et la protestation6 d’éducateurs, de psychologues et de parents car il proposait le dépistage des délinquants potentiels dès la crèche et l’école maternelle.

D’un extrême à l’autre
Si l’influence des pathologies du cerveau ou des facteurs génétiques, comme pour l’autisme, sur les comportements humains a été longtemps sous-estimée ou ignorée, est-ce une raison pour basculer dans l’excès inverse ? On peut reconnaître des dispositions innées et acquises – la théologie chrétienne en reconnaît bien une, la tendance au péché – sans tomber dans un déterminisme qui nie le propre de l’être humain : qu’il se détermine. Le médecin-chef de la prison de Fresnes en banlieue parisienne signalait le cas d’un patient pédophile qui, dans la crainte de céder à ses pulsions, avait de lui-même doublé la dose d’un traitement qui agit en empêchant la testostérone de stimuler certaines zones du cerveau. Sa conscience morale l’a donc poussé à déterminer son cerveau. Il ne faudrait pas confondre, sous l’influence des neurosciences, conscience et cerveau, maladies du cerveau et maladie de l’âme (le péché). La conscience morale, sans la grâce d’un Dieu qui pardonne, est un fardeau qu’il est bien tentant d’alléger en l’anesthésiant à coups de médicaments. C’est parfois nécessaire à titre provisoire, mais on ne peut guérir d’être conscient et d’avoir à faire des choix moraux ! Pour paraphraser Rabelais : neuroscience sans conscience du bien et du mal n’est que ruine de l’âme !

Luc Olekhnovitch