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Lorsque l'humanité cède à la peur

Le 17 octobre, le Président Bush a signé la loi sur les commissions militaires qui avait été adoptée le 28 septembre par le Congrès américain. Une fois reconnue l’existence de centres de détention secrets à l’étranger, cette loi permet à la CIA de continuer à pratiquer des interrogatoires « agressifs ». Elle autorise un assouplissement de l’interprétation des conventions de Genève qui régissent les droits des prisonniers et interdisent la torture et les traitements inhumains. On connaît la justification : la lutte contre le terrorisme. « Méthodes alternatives, interrogatoires poussés, ennemis combattants » : les périphrases et euphémismes viennent tenter d’édulcorer la réalité : c’est leur rôle. Ne soyons pas dupes.
Les médias ont commenté. Certains ont insisté, exemples à l’appui, sur la large inefficacité des confessions extorquées sous les mauvais traitements qui mènent souvent à de fausses pistes, ou ont rappelé que souvent d’autres méthodes auraient permis d’obtenir des informations fiables. D’autres soulignent que la fabrication de martyrs attire de nouveaux adhérents à une cause, ou encore se lamentent de l’effet que produira le vote d’une loi si arrangeante sur les régimes habitués à bafouer les traités internationaux.
L’enjeu se situe au niveau du principe. A partir du moment où l’on se demande si la torture pourrait être « utile », on bascule dans la déshumanisation, celle du bourreau puis celle de la victime
Récemment, plusieurs de mes étudiants ont choisi des articles sur ce thème pour un exercice oral individuel. Dans leurs exposés, j’ai moins entendu l’indignation envers le recours à la torture et aux mauvais traitements que des diatribes anti-américaines. Ils reproduisent ce qu’ils lisent et entendent. Leur âge incline à l’indulgence, mais je dois avouer que parfois je me lasse de les entendre bouffer de l’Américain entre deux big Macs.
Qu’il n’y ait pas de malentendu : je suis bien et, depuis longtemps, prémunie contre le pro-américanisme béat. Par ailleurs, engagée à l’ACAT , je prends la question de la torture très au sérieux. On a assez souvent et justement critiqué la vision simpliste ‘axe du mal - axe du bien’ de Bush et de son équipe pour veiller à affûter notre esprit critique et garder le sens de la nuance. Le grand Satan n’était pas l’Irak de Sadam. Il n’est pas non plus l’Amérique de Bush. Surtout, cette attitude « bien pensante » tend à mettre la question à distance de nous. Cette dérive grave s’effectuerait de l’autre côté des mers. Le mécanisme qui conduit aux pratiques qui dégradent l’homme est bien plus subtil. Personne ne torture jamais un être humain : on torture toujours un –iste d’une sorte ou d’une autre.
La France elle même, la dernière fois qu’elle s’est trouvée en situation de guerre, en Algérie, a eu recours à la torture. Et la reconnaissance du fait fut longue à venir. C’est que la tentation doit être bien forte… Élevons-nous vivement contre ces pratiques et contre cette loi. Mais non sans balayer devant notre porte. Non sans bien regarder à l’intérieur de nous mêmes : c’est là que doit s’exercer la vigilance. Là où la peur fait fermer les yeux, là où elle conduit à justifier les moyens par la fin.

Edith Bénétreau, enseignante, membre de l’EEL de Paris-Alésia