Le massacre des innocents
Le massacre de l’affaire d’Outreau a de quoi nous mettre tous mal à l’aise. Un juge qui n’a instruit qu’à charge, des « experts » qui valent ce que valent les experts, dont un avoue avoir été peu motivé par des émoluments de « femme de ménage ». Belle conscience professionnelle… Six accusés qui, en d’autres temps, auraient déjà été guillotinés, et qu’on découvre parfaitement innocents.
Comme cet huissier de justice dont la mère est morte deux mois après son incarcération, ce chauffeur de taxi qui, désormais, se réveille et voit sa femme en pleurs, toutes les nuits. Ces enfants qu’on a placés pendant quatre ans après avoir transformé leurs parents en pédophiles notoires. Les faits —les « faits »— étaient trop horribles. Il fallait des coupables. On a sacralisé la parole des enfants (qui ne mentent jamais…), on a sacralisé les Assises (qui, au nom du Peuple Français, ne se trompent jamais…). Nous avons lu la presse, poussé des cris d’effroi devant notre télé. Nous avons hurlé avec les loups, crié « à mort », rêvé de supplicier ces monstres qu’on nous donnait en pâture. Nous avons été comme « tout le peuple » qui réclamait la peine de mort contre le prophète Jérémie. Puis nous sommes comme « tout le peuple » qui change subitement d’avis.[1] Aujourd’hui, il faut clouer au pilori le juge d’instruction et les experts, parce qu’aujourd’hui c’est cette vérité-là qui a cours.
Ainsi, nous errons d’une vérité à l’autre, car nous avons besoin de croire, de fonder notre vie sur des certitudes. Nous avons besoin d’acclamer le Messie un jour et de réclamer la crucifixion du roi des Juifs quelques jours plus tard.
Le vrai problème, c’est qu’on ne peut pas croire en rien, on ne peut pas douter de tout. Le pain quotidien de notre psychisme, c’est de pouvoir croire que l’abbé Pierre est un saint et que Dutroux est un vampire.
J’avoue que je n’ai pas de solution. Sinon celle du recul, de la prudence, de la méfiance raisonnée par rapport à ce que les média répercutent en boucle. Sinon se souvenir qu’il y a des vérités collectives, qui évoluent. Et La Vérité, qui est une personne, Jésus-Christ,[2] et que nous pouvons connaître, certes, mais pas posséder ni englober.
Pardonnez-moi, massacrés d’Outreau, pour n’avoir pas été plus intelligent que les autres, pour vous avoir lynchés de mes invectives. Ce qui m’effraye, c’est que je suis prêt à recommencer avec d’autres. Que le Seigneur m’en préserve —nous en préserve !
Philippe Malidor
[1] Jérémie 26 : 8, 16.
[2] Jean 14 :6.