Devoirs de mémoire
Soixantième anniversaire de la fin de la guerre, et de la libération des camps, centenaire de la Loi de 1905, et de la Fédération Protestante de France, bi centenaire de la bataille d’Austerlitz… l’année passée nous a fourni maintes occasions de nous souvenir de ceux qui nous ont précédés. C’est notre histoire, avec ses bons et ses mauvais moments, ses actes glorieux et moins glorieux.
Le passé est toujours fondateur ; beaucoup nous rappellent avec raison que nous ne pouvons construire notre avenir en oubliant notre histoire. Les leçons en sont nécessaires. A une époque où l’immédiateté, le « tout, et tout de suite » sont devenus la règle, et où tout le monde est de plus en plus pressé, il est important de prendre du temps pour placer, au milieu de nos préoccupations les plus diverses, le souvenir de ce qui nous a permis d’être ce que nous sommes.
Pour nous qui appartenons à la minorité protestante, ce recours à la mémoire peut nous permettre de nous situer, et parfois de mieux comprendre les réflexes identitaires de certains ; il constitue une manière de rappeler notre origine commune, notre appartenance. Il est aussi une occasion de faire connaître, à défaut de nos convictions, notre présence dans une société où nous ne voulons pas nous diluer. D’une manière plus large, pour tous les chrétiens, l’essentiel de notre foi ne se fonde-t-il pas sur un passé accompli une fois pour toutes : celui de l’œuvre du Christ ? Ce dernier recommandait bien à ses disciples d’en faire mémoire… Nous chrétiens, nous sommes, par nature, de grands commémorateurs.
Cependant, une telle grande quantité de commémorations ne répond pas à toutes les exigences de la mémoire. Cette « rafale de commémorations » - ou mieux encore : cette « frénésie commémorative »[1] - constatée en 2005, cache mal l’amnésie récurrente des situations de nos contemporains : chaque année en même temps que l’arrivée du froid, revient le problème des SDF, avec son cortège de statistiques toujours plus alarmantes (même des travailleurs se retrouvent sans logement !), statistiques que l’on oubliera bien vite avec l’arrivée du printemps. La situation des sinistrés du Cachemire est presque entièrement tombée dans les oubliettes de l’information. Quant à celle des populations défavorisées de la Louisiane, quelques mois après le cyclone on n’en parle plus (ce qui ne veut pas dire qu’elle se soit bien améliorée). La liste des oubliés du présent est loin d’être close…
D’une manière générale, il est plus facile de se souvenir des évènements que des personnes à secourir. Il importe donc de rappeler que le devoir de mémoire à l’égard des anciens ne doit pas faire oublier cet autre devoir de mémoire à l’égard de nos contemporains, même si ce dernier s’avère plus contraignant. Les évangiles rappellent que les scribes et les pharisiens du temps de Jésus pouvaient bâtir les tombeaux des prophètes et orner les sépulcres des justes, sans pour autant renoncer à leur haine meurtrière[2]. Il n’y a pas besoin d’être meurtrier pour oublier les autres.
MarcPons
[1] expressions employées par Michel Bertrand dans Réforme n° 3147 du 20-26 octobre 2005
[2] Mat. 23.29-36