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Essayer de comprendre

Évidement tout le monde en a parlé ! Trop parlé ? Surtout trop montré ! Malheur à la ville dans laquelle débarque les télévisions ! Le flot de mots et d’images déjà déversé pousserait au silence

Est-il néanmoins possible de ne rien dire ? Nous ne le pensons pas, car nous venons de vivre un ébranlement de notre société qu’il faut essayer de comprendre. Certains ont parlé de mai 68, c’est un rapprochement superficiel. En 68 des étudiants se sont révoltés contre leur pères, le slogan était tout est possible ; en 2005 les pères sont absents, et le slogan serait plutôt il n’y a pas d’espoir.
« La France » a un grand rêve d’intégration qui consiste à uniformiser. Déjà sous l’ancien régime avec une loi, un roi, une religion. Avec la République il n’est pas question de communautarisme : pas d’États dans l’État, tout le monde sur le même plan dans la mère République ! Les différences doivent se gommer, pas de signes ostentatoires. L’égalité des chances est proclamée et doit permettre à chacun de monter dans l’échelle sociale.
Et voilà que la réalité, périodiquement et dramatiquement ces dernières semaines, vient dissiper l’illusion du modèle inaccessible.
Il y a beaucoup d’explications à la révolte qui a touché des villes de la France entière. Elles ont été données, certaines sont trop courtes, d’autres chuchotées, en voici quelques unes : le chômage, l’absence des pères, la drogue avec sa mafia, l’intégrisme musulman, la ghettoïsation des banlieues, l’immigration illégale, l’échec scolaire, la « concurrence » entre quartiers devant les médias, la mondialisation, etc. Toutes sont vraies, en tout cas partiellement.
 
Il me semble que deux éléments sont souvent absents de la réflexion. Deux éléments qui ne se situent pas sur le même plan. Le premier est paradoxal dans la mesure où les deux mondes qui s’affrontent ont le même idéal : l’argent. Dans les deux mondes ceux qui en gagnent le plus ont un rapport décontracté avec la morale. Il n’est pas étrange que « les jeunes » de banlieues et d’ailleurs aspirent à posséder. S’ils ne le peuvent par le chemin très étroit des grandes écoles ou de la Bourse, ils prennent des raccourcis ou disent violemment leur frustration.
Le second est l’honneur. Parler d’honneur fait étrangement décalé. Cela fait vieillot, mousquetaires, chevaliers et compagnie. Dans les banlieues ce mot revient souvent et parfois pour le pire, avec les crimes dits d’honneur. Mais quand on n’a plus rien, l’honneur est un bien précieux, l’insulte est ce qu’il y a de plus grave. On peut évidemment contester le code de l’honneur qui prévaut dans les cités, mais il faut certainement entendre que cela a à voir avec la dignité. Quand la discrimination est le lot quotidien, est-il étonnant que la recherche de la dignité s’égare dans un honneur douteux ? François 1er battu à Pavie écrivait : tout est perdu fors l’honneur !
L’honneur de la France aujourd’hui serait de ne pas oublier les promesses faites depuis longtemps à ceux qui n’ont plus que leur honneur à défendre.
[Quand on montre l’immigration illégale ou pas comme raison des troubles sociaux, soyons convaincus que ce flot ne se tarira que lorsque les pays riches auront tenu leurs promesses à l’égard des pays pauvres. Et n’allons pas excuser commodément notre inertie en brandissant la corruption réelle qui sévit dans ces pays, ou alors n’excusons jamais plus celle qui fleurit chez nous. ]
Claude Baty
pasteur