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Tous victimes ?

Cet été fut l’été des catastrophes : crashs d'avions, feux multiples et meurtriers. S’y est aussi commémoré le 60e anniversaire de la libération des camps d'extermination nazie.
Cette collusion d'événements « traumatisants » associée au souvenir du tsunami de décembre 2004 et amplifiée par la surmédiatisation télévisuelle, instille peu à peu dans l'esprit de nos contemporains que, d'une certaine manière, nous sommes tous des victimes, ou du moins des victimes potentielles d'un monde essentiellement dangereux, hostile, voire lui-même traumatique.

L'autre en général, même l'autre le plus proche, devient inquiétant, potentiellement dangereux. La plainte prolifère à propos de ce que l'autre ou les autres ont commis d'outrages irréparables et surtout de ce qu'ils n'ont pas fait et auraient dû faire ( par exemple l'interpellation des autorités de l'aviation civile au sujet des crashs, la mise en cause des météorologues qui n'ont pas su prévoir la canicule, la sécheresse, une tornade destructrice etc.) ; de même à l'endroit de ses proches : « mes parents ne m’ont pas donné ce que j'étais en droit de recevoir », « mon conjoint a détruit ma vie ».
Quand on exige le maximum de bonheur, l'aléa, l'accidentel deviennent insupportables. Dans notre mythologie sociale le malheur est injuste et doit être éradiqué comme une peste. À partir de là, la demande de réparation, fort répandue dans le discours psychologisant actuel, se déploie sous l'influence d'une subjectivité blessée, jamais contentée. Si le sujet moderne était hanté par la question de la dette insolvable, se reconnaissant une certaine part de responsabilité et donc de culpabilité, le sujet postmoderne est inconsolable de tout ce qu'il a subi ou peut éventuellement subir, et demande des comptes à tout-va : Dieu, la société, l'État, son entourage.
Et dans cette optique, l'autre ne donne jamais assez. Les idéaux de complétude individuelle laissent croire, notamment aux plus jeunes, que ceux qui les accueillent dans le monde se doivent de leur fournir le « kit » de la réussite, d'une vie comblée et assurée. Autant celui qui endosse la condition de coupable participe avec les autres d'un monde uniformément blessé (pour nous chrétiens par le péché), autant dans l'ambiance culturelle actuelle où la victime magnifiée est unique, nous nous trouvons renvoyés à une solitude sans appel, sans possibilité de consolation car il n'existe jamais de réponse satisfaisante à l’atteinte du mal subi. La demande incommensurable de réparation, le désir de faire payer les responsables supposés et, en définitive, de faire rendre gorge à la réalité pour ce qu'elle est, figent le sujet dans un présent sans issue. Celui qui a mal ne peut plus prendre de la distance avec son malheur, en se conformant à la banalité souffrante de l'humaine condition. Le malheur est injuste parce que le bonheur est devenu un droit, bien plus un devoir.
Cette « hystérie » d'une recherche de causes extérieures aux souffrances de chacun recèle un danger : l'institution de la victime menace de faire effondrer le monde commun, perçu de plus en plus comme un lieu de soupçon et de menace plus que de partage et d'entraide.

Marc Opitz