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La démocratie en danger

En politique, comme en d’autres lieux sociaux, il est vraiment plus facile de vivre dans un monde binaire. C’est le cas quand une ligne bien nette sépare les « bons » et les « méchants ». Le monde semblait assez simple, quand le rideau de fer séparait un univers libre d’un univers totalitaire. C’était encore le cas en France quand une petite ondulation électorale, une fois poussait la Droite, une fois poussait la Gauche. Le référendum a fait exploser cet univers tranquille.

On pourrait se réjouir de ce que la question hautement politique de la ratification du Traité de Constitution Européenne, ait donné lieu à une prise de liberté vis à vis de comportements électoraux souvent proches de l’aliénation politique. On aurait pu aussi se réjouir de ce que le pays se soit emparé de ce débat et y voir un renouveau du politique. Pourtant ce n’est pas ce sentiment qui domine. Quand les partis modérés sont débordés par leur électorat traditionnel ; quant à l’intérieur de ces partis des personnalités majeures s’affranchissent de la discipline, au titre respectable d’une conviction supérieure mais sans que l’on puisse ne pas y soupçonner quelques positionnements personnels à moyen terme ; quand les extrêmes opposés appellent à un même vote et quand le résultat est ce qu’il a été, plus rien n’est comme avant. Un univers politique s’est effondré. Nous n’avons plus nos repères cardinaux. Nous sommes comme déboussolés. Aujourd’hui la question n’est plus : avons-nous eu raison de voter ‘non’ ? La question qui demeure, c’est : pourquoi avons nous, à une très large majorité, voté ‘non’ ? Certes ce fut un ‘non’ au texte présenté. Mais un texte est peu de chose au regard des hommes qui le mettent en œuvre. L’actuelle constitution française est fortement discutable si on la considère selon les critères avancés pour critiquer le texte proposé. Le principe de laïcité peut être le meilleur ou le pire selon qui le met en œuvre. Il se dit dans des sphères de juristes que l’un des meilleurs textes de constitution a été celui mis en œuvre par Josef Staline ! A vérifier. Si c’est vrai, cela prouve qu’un texte n’est rien indépendamment de ses acteurs. Or, c’est là que le bât a blessé. Ce ‘non’ est d’abord un ‘non’ adressé à tous ceux qui aujourd’hui exercent le pouvoir. La démocratie directe que représente l’usage référendaire a sanctionné la démocratie indirecte du Parlement et a sanctionné tous les rouages du politique. Les politiques partisans du ‘non’ auraient tort de se croire dédouanés de ce jugement. Il y a bien derrière ce ‘non’ la révélation d’une situation dangereuse, non au regard de l’avenir de l’Europe qui s’en remettra, mais au regard de l’avenir de la démocratie en France. C’est la qualité du personnel politique qui a été jugée. Les hommes politiques ont été globalement jugés peu honnêtes et menteurs. Ils se sont tiré eux-mêmes une balle dans le pied. Il y a du mensonge et de la lâcheté à récupérer les glorioles comme résultant de sa propre initiative politique et de systématiquement mettre sur le dos des « fonctionnaires européens » les décisions impopulaires. On a tellement dit, à droite comme à gauche, que «c’est de la faute à la bureaucratie bruxelloise » (pas à la strasbourgeoise, qui est pourtant la même !) que le pays a fini par croire que tous ses maux venaient de Bruxelles.
Depuis plus d’une décennie les tribunaux jugent les comportements illégaux en matière de financement des partis. Le premier parmi les hommes politiques se réfugie derrière son statut présidentiel, pour se soustraire à la Justice. On se croirait dans une république bananière. On a oublié qu’être responsable exige un attachement à la vérité et à la justice qui ne se vit pas sans un courage profond, sans une morale exigeante. La situation présente est dangereuse pour la démocratie, dont la France a tort de croire qu’elle lui est inséparablement associée. Quand les politiques sont ainsi récusés, la seule manière de remettre les choses à plat aurait été la démission du Président. Ce n’est que par un acte de courage politique par lequel on se met soi-même en danger et par lequel on assume ses responsabilités, que l’on aurait pu couper l’herbe sous le pied de forces dangereuses. Tout le reste n’est que du replâtrage et du cosmétique. Je crains qu’il y ait fort à parier que l’on retrouvera le Front National au deuxième tour en 2007.
Richard Gelin
pasteur de la FEEBF à Bordeaux