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Accueil Actualité Comment voyons-nous la société autour de nous ?

Les élections américaines ont, cette fois-ci, mis clairement en évidence le fait qu’il existe deux Amériques plus divisées qu’on ne pouvait le penser jusqu’à présent. Les sondages en sortie des urnes montrent que les logiques de clivage à l’oeuvre ont été les mêmes qu’il y a quatre ans. Simplement, cette fois-ci, ces clivages ont été nettement portés sur la place publique.

L’Amérique qui vote Bush est celle des hommes blancs, vivant dans les petites villes ou à la campagne et possédant un niveau de diplôme moyen. C’est aussi celle des personnes vivant en couple et possédant une arme à la maison. Par contraste l’Amérique qui a voté Kerry est celle des minorités ethniques et des grandes villes et d’un électorat aux deux bouts de l’échelle : les très diplômés d’un côté, les peu diplômés de l’autre. Ce sont aussi des personnes vivant moins que les autres dans des familles traditionnelles et ne possédant pas d’arme chez eux.
On voit donc bien émerger une classe moyenne, vivant dans des villes moyennes, avec un diplôme moyen, contente du mode de vie américain et prête à le défendre les armes à la main, chez elle ou à l’étranger. Elle s’oppose à un électorat populaire qui voit mieux les limites d’un mode de vie américain qui laisse subsister d’importantes poches de pauvreté. Elle s’oppose également à un électorat des classes supérieures qui a une vision du monde qui va plus loin dans l’espace et qui voit plus loin dans le temps.
Là où le bât blesse c’est que cet électorat moyen, replié sur son mode de vie et sur ses avantages est la clientèle de base des Eglises évangéliques américaines. Les personnes qui vont à l’Eglise au moins une fois par semaine votent massivement en faveur de Bush et encore plus massivement si l’on retire les catholiques qui, eux, votent Kerry. Je ne pense pas que l’Evangile doive nous dicter directement telle ou telle position politique. En revanche, il devrait, me semble-t-il, nous préserver contre un certain nombre de réflexes. Pourquoi les chrétiens évangéliques sont-ils prêts, plus que les autres, à se défendre avec une arme ? Pourquoi semblent-ils avoir une vision des choses plus étroite, plus limitée à leur intérêt local ? Pourquoi ont-ils une vision du monde moins vaste que les autres ? On peut être content qu’ils vivent dans des familles stables, mais cela ne justifie pas, pour autant, me semble-t-il, un tel repli sur soi. Certains analystes ont conclu de la réélection de Bush que le clan de la peur avait gagné. Mais les chrétiens ne devraient-ils pas avoir moins peur que les autres ? Ne devraient-ils pas être plus détachés que les autres de leurs richesses ?
Mais laissons l’Amérique aux américains et regardons un peu chez nous. Une fois encore, il est tout à fait légitime que les chrétiens aient des points de vue différents sur la vie sociale. En revanche, il me semble que l’Evangile a quelque chose à nous dire sur les ressorts profonds de nos prises de position. En écoutant certains chrétiens « de chez nous » parler, je retrouve quelque chose de la peur des autres qui s’est manifestée dans le vote américain. On se demande parfois ce qu’ils font de l’amour de l’ennemi que Jésus nous a commandé. Je retrouve chez beaucoup de français et, parfois aussi, hélas, chez des chrétiens, l’inquiétude du riche qui a peur de voir son magot rogné par des cambrioleurs. Je retrouve également un manque d’écoute et de compréhension à l’égard d’autres cultures que notre culture nationale, alors même que nous devrions d’abord nous sentir citoyens du Royaume.
D’où viennent de telles attitudes ? Pourquoi est-il, pour certains chrétiens, si difficile de prendre des risques avec les autres ? Pourquoi sont-ils fragiles au point d’emboîter le pas aux peurs les plus noires qui minent les sociétés d’aujourd’hui ? Je m’interroge.
Frédéric de Coninck