Une certaine manière de protester…
Il vaut la peine de revenir sur les Assises du Protestantisme qui se sont tenues à Clermont-Ferrand du 8 au 10 octobre 2004. Cet événement a en principe lieu tous les quatre ans, mais en réalité, les précédentes Assises s’étaient tenues un millénaire plus tôt, à Versailles en 1999.
La Fédération Protestante de France a emboîté le pas au Conseil Œcuménique des Églises en reprenant son thème en cours : « Surmonter la violence ».[1] Il faut bien le reconnaître, la diversité protestante, noblement appelée pluralité, ne facilite pas les déclarations limpides. Il faut tenir compte de tous les avis, parfois diamétralement opposés, d’où un manque de repérage médiatique qui est le revers de la médaille démocratique parpaillote. Dans ce genre de congrès, on entend souvent de longues phrases remplies de termes abstraits. Nous n’y avons pas totalement échappé, mais force est de constater que ces Assises ont été le lieu de réflexions approfondies, avec des appels à des actions concrètes qu’il conviendra de mettre en œuvre, la première ayant consisté à destiner l’offrande dominicale de ce congrès aux églises d’Israël-Palestine.
Être concret : le discours de Jean-Arnold de Clermont (s’en souviendra-t-on comme du « discours de Clermont » ?) n’a pas donné dans la diplomatie consensuelle, loin de là. Diminution des subsides de l’État aux associations, érection de barrières de plus en plus inhumaines contre les immigrés, assimilation des protestants français à une secte et à un certain protestantisme bushiste ; mais aussi missions d’évangélisation irrespectueuses des pays dans lesquelles elles s’implantent, autant de thèmes qui suscitent une réprobation argumentée du Président de la FPF. On sait que Jean-Arnold de Clermont a su prouver sa détermination à défendre les protestants de toutes convictions, que ce soient les tziganes, les évangéliques largement caricaturés dans le désormais célèbre dossier du Nouvel Obs, ou nos frères du Congo-Brazzaville.
Il est également nécessaire de se réjouir publiquement de la ferveur spirituelle qui a sous-tendu l’ensemble de ces Assises. Il semble que s’estompent les clivages entre luthéro-réformés et évangéliques —l’évolution du rapport numérique n’y est évidemment pas étrangère. Il n’empêche que cette harmonie inhabituelle ne sentait pas le calcul ou le replâtrage. La fraternité était palpable, aussi bien dans les propos de table que dans l’exposition, dans les partages bibliques sur des textes violents, donc inconfortables, le tout culminant dans le culte du dimanche, admirable dans la forme, dans la profondeur des messages prononcés et dans la communion qu’on y vivait. Cela est d’autant plus remarquable que, même si la méfiance ou l’irrespect ne peuvent être qualifiés de « violence » sous peine de dévaluer le terme, la résolution des conflits et l’apprentissage de l’écoute mutuelle à l’intérieur de la FPF sont un signe prophétique face à un monde qui en manque cruellement.
Précisément, de quelle écoute bénéficient les protestants en France ? Le Ministre de l’Intérieur et des Cultes, Dominique de Villepin, n’a pas réussi à trouver quelques heures pour venir honorer de sa présence ces Assises du Protestantisme pourtant programmées de longue date. Jean-Arnold de Clermont n’a pas manqué d’exprimer son amertume. Mépris, désinvolture ? Qu’une prise d’otages ait lieu en Irak, et on dépêche illico un ministre auprès du Conseil Français du Culte Musulman. Qu’une synagogue saute, et sans délai un ministre de la République accourt auprès de nos amis juifs pour exprimer son horreur devant ce lâche attentat. Que meure une personnalité, et la moitié du gouvernement se retrouve à la messe. Mais que les protestants se réunissent, et l’État se fait représenter par un préfet de région, ce qui a pour effet collatéral de saboter la couverture médiatique de l’événement. Mais, comme cela s’est dit à table, peut-être les protestants ont-ils pour vocation d’agir dans la discrétion. « Il en est du royaume de Dieu comme d’un homme qui a répandu de la semence dans son champ. À présent, qu’il dorme ou qu’il veille, la nuit comme le jour, le grain germe et la plante grandit sans qu’il s’en préoccupe. »[2]
Loin d’être une « secte qui veut conquérir le monde », le protestantisme français veut être acteur de la réconciliation et témoin de la Bonne Nouvelle de Jésus-Christ. Qu’il vivote médiatiquement n’est pas si grave, pourvu qu’il soit revivifié de l’intérieur. Les signes sont déjà là.
Philippe Malidor
[1] Jean-François Zorn fait l’éloge de cette version, préférable à la traduction contestable : « Vaincre la violence » (« overcoming »), dans laquelle « demeure l’idée qu’on peut venir à bout de la violence […]. Je ne suis pas sûr que nous soyons nombreux à croire cela ! »
[2] Marc 4 :26-27.