Solidarité, oui, mais laquelle ?
Février 2004 : Le Nouvel Observateur... observe :[1] ils sont déjà 40 000 à avoir signé l’appel contre la « guerre à l’intelligence ». Chercheurs, avocats, profs, psys, architectes, médecins et intermittents du spectacle : longtemps ils se sont battus chacun pour soi, aujourd’hui, ils se fédèrent… Rédigé par l'hebdomadaire « les Inrockuptibles » cet appel a réussi à mobiliser des réseaux jusque là très cloisonnés. Quoique ponctuelle, cette solidarité inattendue s’est avérée efficace : même si d’autres facteurs sont intervenus (et pour ne prendre qu’un exemple), le ministre de la culture, M. Aillagon s’est aussitôt dit prêt à examiner un contre-projet sur les intermittents. La liberté d’expression ne s’use que si l’on ne s’en sert pas, mais plus encore, l’union fait la force.
1905, année de la séparation de l’Église et de l’État : malgré des divergences considérables dans la famille protestante française, le besoin d'une solidarité se fait ressentir. C'est de cette perception que va naître la Fédération Protestante de France. C’est ainsi que, profondément divisées, les Églises fondatrices ont néanmoins été convaincues de la nécessité de se rassembler, face aux autorités et à un public méfiant. Essentielle dès les origines, cette volonté fédérative reste de mise encore aujourd'hui : dans sa plaquette de présentation, la fédération se donne aussi pour tâche de « veiller à la défense des libertés religieuses en France et dans le monde ».
1945, fin de la deuxième guerre mondiale : c’est avec beaucoup d'amertume que certains regrettent l'attitude désastreuse de ceux qui, dans les Églises protestantes d'Allemagne, n’ont pas réagi contre le régime nazi[2]. Une résistance plus vive de la part des chrétiens aurait-elle pu changer quelque chose ? Difficile à dire ; pourtant le discours du pasteur Niemoëler garde toute sa pertinence ; encore aujourd’hui on le cite, et ce dans des milieux très divers : Lorsqu’ils ont arrêté les communistes, je n'ai pas élevé la voix ; lorsqu’ils ont interné les juifs, j’ai gardé le silence ; lorsqu’ils s’en sont pris aux socio-démocrates, je me suis tu… lorsqu’ils sont venus me prendre, il n’y avait plus personne pour me défendre…
Différentes époques, différentes situations : quoique peu enclins à nous allier aux autres - ce qui nous distingue est parfois considérable - nous faisons face lorsque les situations requièrent une mobilisation plus large. Cependant, jusqu’où aller ?
Mars 2004 : Après un dossier très tendancieux sur les évangéliques[3], le Nouvel Obs. publie un article intitulé « le lobby des évangéliques face à l’Obs. ». On y lit notamment qu’un pasteur a donné le signal de la riposte[4]… qu’il a invité ses amis à saturer de courriers la rédaction… déclaré qu’un musulman chargé du dossier ne pouvait qu’être défavorable aux chrétiens ; il y a même l’invitation d’un lecteur évangélique à « prier pour ce fanatique musulman », alors que le journaliste en question n’a jamais mis en avant sa religion supposée ou son origine. Même si d’autres courriers intelligents ont été envoyés, et dont le Nouvel Obs. ne fait d’ailleurs pas état, de tels propos « évangéliques » confirment l’image négative qui risque de plus en plus de nous coller à la peau.
Se regrouper ? Il le faut ; les réactions émises par la Fédération Protestante, l’Alliance Évangélique, ou la Fédération Évangélique étaient nécessaires, et les courriers des lecteurs indignés légitimes. Cependant, nous regrouper pour défendre notre « corporation » comporte quelques risques de dérive : en dehors de tout contrôle, le sentiment de puissance enivre. Toutes les réactions du milieu évangélique ne sont pas bienvenues, certaines sont disqualifiantes. Alors, à défaut d’une vision exacte sur ce qu’il convient de faire, sachons remercier les instances qui nous représentent (FPF, AEF, etc.), et gardons aussi à l’esprit ces exemples de regroupements conçus dans le souci d’une défense pas seulement de soi-même, mais des autres, des plus petits (même si ces derniers ne sont pas ou ne croient pas comme nous). Voilà une bonne manière de défendre notre dignité, et sans doute de nous prémunir contre ces mêmes malheurs que nous combattons chez les plus faibles, et dont nous ne sommes pas totalement à l’abri.
Marc Pons
[1] N° 2051 du 26 février au 3 mars.
[2] Il y a eu néanmoins des réactions portées par l’« Église Confessante », et exprimées dès 1934 par la « Déclaration de Barmen »
[3] N° 2051 du 26 février au 3 mars : « les évangéliques, la secte qui veut conquérir le monde ». Par de nombreux amalgames fâcheux, ce dossier a suscité beaucoup de réactions.
[4] Sur le site « Top.chrétien.com ». La mention « chrétien » ne garantit donc pas la qualité du site, et les journalistes n’ont pas besoin qu’on leur souffle les adresses !