Euthanasie, droit à mourir ?
Lorsque la question de l’euthanasie est soulevée, le débat a tendance à se focaliser sur le fait de choisir sa propre mort. En effet, les cas d’euthanasie dont on nous informe consistent, dans leur majorité, à répondre à la demande de malades conscients qui n’en peuvent plus de souffrir et supplient qu’on les aide à en finir. Le propos de cet article est, au contraire, d’attirer notre attention sur un autre aspect du sujet, trop occulté, et qui peut avoir des conséquences incalculables pour les personnes : la responsabilité au regard de la loi et de la société de la personne qui aide à mourir.
La mort de Vincent Humbert, ce jeune homme devenu tétraplégique, aveugle et muet après un grave accident, a relancé le débat sur la question de l'euthanasie. Après une lettre envoyée au président de la République en 2002 et la parution d'un livre, c'est dans les médias que le drame de ce jeune homme, ainsi que celui de sa mère qui l'a aidé à mourir, a été largement présenté et discuté. Cette médiatisation a vite transformé la décision personnelle de la mère d'aider son fils à mourir en une occasion de poser la question de l'euthanasie en général. S'en est suivie toute une stratégie bien connue : pression sur les politiques pour légiférer à chaud, dénonciation tapageuse dans les médias d'une "chape de plomb" qu'on oserait enfin soulever, de "l'hypocrisie" qui régnerait dans la société française à ce sujet.
Glissement de sens
Le sentiment de déjà vu se double alors de l'impression plus désagréable d'assister à une présentation partielle, voire partiale et même biaisée du sujet. Tout d'abord parce qu'on parle d'hypocrisie, laissant entendre que l'euthanasie serait une pratique courante et qu'il importerait de changer la loi. Or une enquête en Grande-Bretagne conteste l'idée d'une marée montante de demandes. Ensuite parce que l'argumentation en faveur de l'euthanasie souffre d'un glissement de sens important concernant le "droit à mourir". Cette expression met l'accent sur les souffrances insupportables des personnes qui souhaitent mourir, la défense de leur autonomie et de leur dignité, avec le droit d'accomplir un acte de liberté qui consiste à choisir sa mort.
Loi contre justice
Cette démarche peut paraître, dans certaines circonstances bien précises, tout à fait légitime. Le droit à l'autonomie ( qui est désormais garanti par la loi sur les droits des malades, votée en 2002 ) permettant par exemple de s'opposer à l'obstination thérapeutique déraisonnable. Mais le "droit à mourir" est une formule ambiguë qui tente de focaliser l'attention sur la situation vécue par la personne qui souffre, alors que le véritable problème posé par l'euthanasie concerne la responsabilité au regard de la loi et de la société de la personne qui aide à mourir. Les partisans de l'euthanasie le savent bien, qui demandent de changer la législation. Ils veulent, par une loi, soustraire à la justice la responsabilité d'une personne qui aide à mourir et éviter ainsi une éventuelle condamnation devant un tribunal. C'est pourquoi ils réclament un changement législatif qui "dépénalise" l'acte d'euthanasie. Mais la loi qui est générale ne règle pas le particulier de chaque cas. Et là, la voie judiciaire est plus adaptée pour juger des situations qui sont toujours singulières. Les tribunaux le savent bien, qui jugent souvent avec une grande modération et un sens aigu des drames individuels. Dans le cas Vincent Humbert, on ne peut qu'être frappé par le destin tragique et inhumain d'une mère qui choisit de donner la mort à son fils. Dans l'effrayante solitude de sa décision, qui l'aidera ?
La valeur libératrice d’un procès
Cette dignité humaine et cette responsabilité de chacun voudraient que l'on prenne en compte le poids de souffrance et de culpabilité d'un tel geste. Pour exemple, un avocat ayant aidé son père à mourir insiste sur le fait qu'il est impossible de ne pas se sentir coupable d'un tel acte, même si, comme lui, on le revendique haut et fort : "C'est bien devant une cour d'assise, devant un jury populaire, devant des magistrats, qu'il faut rendre compte de ce type d'acte. Il faut pouvoir en rendre compte pour soi-même, pour s'expliquer enfin à soi la raison de son acte, pour s'en rappeler les circonstances exactes... pour tenter de s'en libérer" 1. Le véritable problème de l'euthanasie est bien celui-ci, essayer de se libérer du poids de culpabilité engendré par un tel acte. Et par là même, faire le deuil de l'être cher que l'on a aidé à mourir.
C'est là que la dimension hautement symbolique d'un procès dans une affaire de ce type prend toute sa signification. La médiation d'un tribunal, figure de l'Autre qui juge, même s'il condamne "avec sursis", faisant son œuvre apaisante et libératrice. Contrairement à ce qu'en pensent les partisans d'une loi qui "dépénalise" l'euthanasie, une telle loi ne supprimerait pas la responsabilité et encore moins la culpabilité ; elle ne ferait au contraire que développer les ravages d'une culpabilité destructrice. Une culpabilité qui ne serait pas loin de ce que la Bible appelle être "perdu", désignant par là la situation de péché dans laquelle le "devant Dieu" a totalement disparu au profit d'un sentiment de culpabilité sans limite. Une culpabilité qui ne serait plus alors qu'une accusation sans accusateur, un tribunal sans juge et un verdict sans auteur.
Marc Opitz,
psychiatre,
membre de l’EEL Paris
psychiatre,
membre de l’EEL Paris
1 Cyril Rojinski, "j'ai décidé à la place de mon père",Libération,30 sept.2003.