La religion de Bush
Le président américain George W. Bush, de confession méthodiste, a donné, ces derniers mois, une singulière “publicité gratuite” aux protestants évangéliques. Frappés par son recours à la prière et sa rhétorique presque missionnaire, les commentateurs n’ont pas hésité longtemps. A l’islamisme répondrait le “fondamentalisme” évangélique de Bush Jr. Henri Tincq, dans Le Monde, nous décrit dans cette perspective “le choc de deux fondamentalismes” (31 mars 2003). Encore plus fort, encore plus choc, Jean Mercier, dans La vie (13 mars 2003), nous dépeint un président “pris en otage par une secte fondamentaliste”. Excusez-du peu !
Ces commentaires répondent à une logique simplificatrice que l’on peut comprendre (les oppositions tranchées “font vendre”). Reconnaissons aussi que George Bush Jr. a lui-même prêté le flanc à ce type de raccourcis. Cependant, la prétendue “croisade” de Bush est bien éloignée d’une entreprise religieuse, en tous cas au sens le plus courant du terme. La majorité des Eglises américaines, en effet, s’est opposée à l’idée d’une guerre préventive et unilatérale. Les protestants évangéliques (un tiers de la population) se sont certes montrés plus favorables. On peut estimer que six évangéliques sur dix environ, jusqu’en février, approuvaient l’idée de destituer militairement Saddam Hussein, avec ou sans l’aval de l’ONU. Cette proportion importante ne cache pas, cependant, l’existence d’une frange évangélique réservée ou hostile à une telle intervention. Au total, les appuis ecclésiaux explicites de G.W. Bush se réduisent à un quart, voire un cinquième du paysage religieux, ce qui ne saurait conduire à l’interprétation de Bush en croisé du christianisme. C’est à une autre grille d’analyse qu’il faut recourir.
Le registre de Bush, au-delà de ses préférences personnelles pour une orientation de type “évangélique”, c’est celui de la “religion civile”. Par cette expression, on entend une sacralisation de l’identité communautaire. C’est sur l’axe de cette “religion générique” que Bush Jr. se positionne aujourd’hui. En examinant de près son contenu, on réalise qu’en dépit des apparences, elle paraît de moins en moins colorée de christianisme. Au début du XXe siècle, un président comme le presbytérien Woodrow Wilson était imprégné, lui-aussi, de “religion civile”. Mais ses conceptions intégraient alors un principe d’auto-limitation : “l’Amérique n’est pas Dieu”. Après le drame de la Première Guerre Mondiale, ce principe entraîna la recherche de régulations multilatérales, d’une législation internationale qui limite les appétits nationalistes (d’où la création de la Société des Nations). Quand on compare cette religion civile ancienne manière avec celle de Bush Jr., on est frappé du décalage. Le président américain entre dans le XXIe siècle sur la base d’une religion civile bien différente. Sa réponse au drame du 11 septembre 2001 est à l’opposé de celle de Wilson après la guerre de 1914. Loin d’accepter l’auto-limitation, on a l’impression que seule l’Amérique peut résoudre les problèmes, en vertu d’un “global leadership”. Le cercle de néo-conservateurs qui l’entoure (Wolfovitz, Rumsfeld...) a développé ces conceptions dès 1992 dans le Project for a New American Century (PNAC). Nulle référence au christianisme ici, nulle auto-limitation : “ce qui est bon pour l’Amérique est bon pour le monde”.
Pour les européens, ce glissement est lourd de conséquences. L’Europe a déjà connu, dans son histoire, les effets de deux messianismes séculiers, le marxisme et le nazisme. Ces deux systèmes étaient tous deux dépourvus du principe d’auto-limitation que confère, en principe, le christianisme. Ils ont conduit le monde au bord du chaos. Si l’hypothèse du basculement actuel de l’Administration Bush vers un troisième stade sécularisé de la religion civile américaine est la bonne, alors tout porte à croire que le XXIe siècle qui s’ouvre s’annonce périlleux. Car le monde n’est pas disposé à s’incliner devant la divinité Amérique.
Sébastien Fath
Chercheur au GSRL (CNRS/EPHE)