La mort volée
Récemment, le procès de l'infirmière de Mantes-la-Jolie qui avait "euthanasié" plusieurs patients âgés a fait la une de l'actualité et rouvert un débat des plus passionnés, d'autant plus que les partisans d'une législation positive en faveur de l'euthanasie ont soutenu sa cause. Des familles de victimes l'ont traitée de "voleuse de temps" et de "voleuse d'amour", expressions de leur désarroi devant une mort non assumée.
Au travers de cedébat, pour ou contre l'euthanasie, nous assistons, dans nos sociétésultramodernes, à l'invention et à la promotion d'une nouvelle catégorie depersonnes, celle des "mourants". Cette nouvelle catégorie sépare lesmourants des malades ainsi que des vivants ; elle sépare aussi la vie de lamort et par la même, chacun des vivants de sa finitude, de sa condition demortel, "d'être pour la mort" selon l'expression du philosopheHeidegger.
Posons nous laquestion de ce que peut signifier cette "invention" du mourant.
Le mouvement qui,dans notre société ultralibérale, entend produire le "sujetautonome", s'étend aussi au mourant. Celui-ci doit prendre en chargepersonnellement sa mort avec l'aide certes de quelques personnes telles que dessoignants et des "psys". Mais comme l'individu autonome se doitd'être performant, la fin de vie se doit d'être une dernière performance. Danscette optique, le sujet mourant est considéré comme une "victimepsychologique" de son sort, de sa maladie, de sa solitude et de ses angoissesdevant ce qui l'attend. Et les "psys" mobilisés à son chevet,nouveaux prêtres de cette "religion psychologique", apparaissentcomme les préposés à la privatisation de la mort, à sa réduction à un problèmemédical ou psychologique et à une affaire strictement privée. Très entouré,dans un milieu "à l'écoute de son cheminement intérieur", le mourantn'est renvoyé qu'à lui-même.
Cette affirmationd'une mort purement psychologique et individuelle, une mort privée, est avanttout le refus de toute symbolisation sociale de la mort. Ce refus est le prixpayé à la domination de l’idéologie scientifique pour qui la mort est une miseen échec de sa toute-puissance.
Tout se passecomme si le mourant prenait la place même de la mort, bouc-émissairemoderne, chargé de nous délivrer de la mort, de notre mort ; chargé del'emporter avec lui, loin de nos préoccupations quotidiennes. Car dans nossociétés, la mort est devenue obscène, elle n'est plus représentée socialement,ne permettant plus à chacun de donner sens à sa propre mort comme à celle del'autre. C'est même devenu vrai pour bien des chrétiens dont la foi n'est plusqu'une croyance intime et privée. De nos jours, le mourant connaît une mortanonyme coupée de la chaîne immémoriale des morts et des vivants, une mortorpheline qui ne lui permet pas de rejoindre les morts qui l'ont précédé, unemort qui l'empêche vraiment de mourir et qui par là même nous empêche à nous,les vivants, de vivre.
Nos sociétés ontvoulu exorciser la mort, l'évacuer totalement et définitivement du champ de nospréoccupations, au travers de sa médicalisation et de sa psychologisation, maiselles ont échoué. Nous voulons avec le mourant en finir avec la mort, maiscelle-ci nous hante, rôde, et devient le centre refoulé de notre vie socialeavec le débat sur l'euthanasie. La mort redevient pour nous ce que la Parole deDieu nomme une"Puissance", une"Autorité".
Alors qui pourranous délivrer de l'angoisse de la mort et apaiser nos cœurs inquiets sinon celui qui a dit : "Je suis le chemin, lavérité et la vie", le Christ, qui est passé par la mort et qui l'a vaincueun certain jour de Pâques et qui reviendra en gloire pour mettre ses ennemissous ses pieds. Et le dernier ennemi qui sera détruit, c'est la mort (1Cor15:20-27).
Marc Opitz