Sauver le débat européen de la médiocrité
Ils ne sont plus qu’une poignée, tout au plus quelques dizaines, tous centenaires, ces témoins de la «Grande Guerre» qui peuvent encore évoquer l’enfer à l’occasion des commémorations du 11 novembre, nous rappeler ce qu’ont été la haine, les suspicions, le mépris, la conviction d’une irréductibilité des antagonismes. Heureux qui a entendu Ferdinand Gilson, 104 ans, se réjouir du développement de l’Union Européenne et affirmer, après les avoir tant haïs, son amour des allemands, particulièrement des allemandes (sic) !
Dès 1947, l’idée de l’Europe politique germe chez des hommes habités de la conviction qu’il est possible d’en finir avec des siècles de conflits et d’apprendre à vivre ensemble dans la paix et la recherche de l’intérêt mutuel. La conviction des Adenauer, Monnet, De Gasperi, Schuman, n’allait pas de soi. Les oppositions, du Parti Communiste au Général De Gaulle, ont été fortes et diverses. Il fallait être visionnaire et courageux pour entreprendre une dé
Quelle que soit notre sensibilité politique, Valéry Giscard d’Estaing ne peut pas être soupçonné de convictions anti-européennes. C’est pourtant lui, actuellement président de la Commission sur l’Avenir de l’Europe, qui a lancé un pavé dans la mare en affirmant qu’une adhésion de la Turquie marquerait la fin de l’Union Européenne. Opinion personnelle ?! Mais quand un président de commission aussi fin renard que VGE parle, les nuances ultérieures n’effacent rien. Les propos de l’ex-président - c’était certainement là son intention ! - reposent la question de la nature et des définitions de l’Union Européenne aujourd’hui et demain.
Le pavé turc dans la mare européenne
Les opposants à l’intégration de la Turquie évoquent 3 arguments :
Un argument géographique La Turquie est en Asie mineure pour l’essentiel de son territoire. Sa capitale et 95% de sa population ne sont pas en Europe. (Mais la France, République une et indivisible,… n'inclut-elle pas des territoires d’Outre-Mer ?) Qui plus est l’élément démographique pèse. A court terme ce pays sera le plus peuplé de l’Union Européenne, donc le plus représenté dans les instances. Selon le journal Le Monde du 9 novembre, Alain Madelin affirme que la Turquie n’appartient à l’Europe, ni par la géographie, ni par l’histoire. Mais de quelle manière appartient-on à l’Europe « par l’histoire» ? Si c’est par la participation à des conflits entre nations européennes, l’Empire Ottoman est loin d’y avoir été absent !
Un argument politique La participation à l’Europe (candidature évoquée depuis 1963 et officielle depuis 1987) exige un ancrage très fort dans la pratique démocratique. La Turquie a fait indiscutablement de grands progrès en matière de droits de l’homme, de suppression de la peine capitale et de reconnaissance de ses minorités, cependant la reconnaissance du génocide arménien demeure nécessaire. Les opposants font remarquer que ces progrès résultent d’un passage en force d’une petite élite pro-européenne et sont, de ce fait, réversibles et encore très fragiles. Mais refuser la Turquie serait probablement le meilleur moyen de lui faire faire machine arrière dans son évolution démocratique. N’est-il pas tout simplement pas trop tard ? ! Si, après tant d’années de négociations, la demande était refusée, l’islamisme, tant craint, ne trouverait-il pas là de quoi alimenter sa haine de l’occident ?
Un argument culturel ou idéologique La Turquie est un état laïque mais de culture musulmane. Qui plus est, c’est un parti musulman qui vient de remporter les élections. L’AKP affirme une détermination européenne, mais sa lisibilité politique est encore très floue pour les observateurs. Qu’est-ce qu’un islamisme modéré au delà d’une formule passe-partout ? Peut-on imaginer une Union Européenne, à forte intégration politique, ayant en son sein, comme état le plus peuplé, une nation musulmane ? Le «11 septembre» va peser très lourd dans les appréciations portées sur cette dimension de la question européenne : faut-il rester entre gens issus de la culture chrétienne ?
Quelle que soit notre analyse, l’Union Européenne est devant une décision difficile. La difficulté se trouve aggravée, au moins en France, par la pauvreté du débat politique et la sous- information sur les enjeux de l’Europe.
Quel avenir donner à l'amour du prochain ?
Si le projet européen est d’établir entre des peuples qui se sont souvent combattus des relations de paix, de solidarité, de générosité, le citoyen chrétien n’y sera pas insensible. Si le projet est de devenir calife à la place du calife, super-puissance à la place de la super-puissance, je ne suis pas convaincu que cette perspective résonne en harmonie avec l’Evangile.
Quant à la question de l’Islam, il serait naïf de ne pas mesurer l’ampleur des difficultés qui résulteraient de l’intégration de la Turquie. Quelques idéologues français réputés assez anti-chrétiens (monsieur Moscovici) jouent avec le feu en sous-estimant ce point, voire en le manipulant. Toutefois, ne serait-il pas du rôle propre du chrétien, dans ce qui risque de devenir un débat où des arguments médiocres vont rapidement surgir, de se souvenir que le Royaume de Dieu ne se confond pas avec les évolutions politiques, donc que celles-ci n’ont pas de caractère sacré et peuvent être débattues ? Sur la question de la Turquie, les chrétiens évangéliques auront certainement des opinions divergentes. Puissions-nous converger dans le refus des arguments pseudo-chrétiens opposant à l’Islam une résurgence sournoise de l’Europe constantinienne ; puissions-nous converger dans l’affirmation que les convictions spirituelles chrétiennes authentiques refusent le mépris et la caricature de l’Islam ; refusent de réduire l’Islam à ses factions violentes ; puissions-nous refuser de faire feu de tout bois. Notre désaccord avec l’Islam est christologique. Ce désaccord induit des pratiques sociales et culturelles différentes. Est-ce au point de ne pas pouvoir vivre ensemble ? Là est la question ! Mais notre désaccord n’a nul besoin de se nourrir de l’égoïsme national, du racisme latent, ni des peurs irraisonnées qui ne manqueront pas de se manifester. Alors, si nous sommes d’accord pour ne pas nous laisser gagner par la médiocrité, nous pourrons discuter, entre nous, pour savoir si l’amour du prochain peut être, ou ne doit pas être, en la circonstance, de lui ouvrir la maison européenne.
Richard Gelin, pasteur FEEB à Bordeaux